De belles personnes

Des années durant, j’ai passé mes journées face aux ordinateurs, seul, avec un téléphone désespérément silencieux à côté de moi.

Je recevais des emails de demande production de commerciaux situés à quatre cent kilomètres de mon bureau, je ne savais rien du client, ni de ses attentes, et bien souvent je me rendais compte de l’absurdité de ce que je fabriquais.

Mais consigne était donnée, “interdiction de contacter le client”, il fallait passer par le commercial, et le commercial s’en moquait, il avait vendu un produit, son travail était terminé. J’étais très seul. Je lançais la production, envoyais la commande, notifiais le commercial de la tâche terminée et passais à la demande suivante. Le temps modernes.

Aujourd’hui je suis sur le terrain, je vais à la rencontre des gens, de ces êtres humains qui sur nos machines ne sont que des numéros. Je prends le volant le matin, parcours l’Alsace sur des routes peu fréquentées, arrive au milieu de nulle part et sonne à la porte d’inconnus avec qui je vais faire connaissance.

Il y a des rendez-vous très impersonnels, des gens pressés et puis il y a ceux qui vous accueillent, curieux de vous connaître, désireux de parler, de partager leurs passions avec vous.

J’ai rencontré un astronome amateur qui pourrait être mon père. Le garde champêtre d’un village au fond d’une vallée, qui n’a pas son certificat d’étude et qui pourtant a fabriqué seul, plusieurs télescopes et qui scrute le ciel profond lors des nuits étoilées. Un passionné, qui, avec des matériaux de récupération, à assemblé une monture anglaise portant cinq instruments, du 150 au 400 mm, pour un poids total de deux tonnes.

J’ai été chez un bricoleur fou, qui a bâti sa propre maison de ses mains, qui collectionne les légos dans une vaste salle de jeu et répare, dans son atelier, toutes les machines qu’on lui apporte.

J’ai discuté avec un chasseur d’orages, un passionné de météorologie, avec sa station de mesure au fond de son jardin, aussi bien entretenue que les nôtres, voire mieux, qui dès que le temps devient menaçant, grimpe dans sa voiture, et part à la poursuite de cumulonimbus, dans l’espoir de voir une tornade ou de photographier des éclairs.

J’ai vu un radio amateur, avec ses antennes qui hérissent le toit de sa maison, paraboles, multibandes, HF, équipé de trois stations de mesures météorologiques et qui, dans une galerie de son jardin, mesure les oscillations de la croûte terrestre pour le compte du CNRS. Et lorsque les ondes sont muettes, que la terre ne bouge pas, il sort un petit télescope pour parler aux étoiles.

J’ai admiré le potager fabuleux d’un retraité, ses salades croquantes, ses oignons nouveaux, ses plants de tomates prometteurs, ses allées binées sans l’ombre d’une mauvaise herbe.

J’ai discuté avec de vieilles personnes d’une rare gentillesse, qui vivent simplement, coupées du monde, loin de l’Internet et de la téléphonie 3G, qui prennent encore le temps de parler des choses simples de la vie.

Le bureau et son ordinateur ne me manquent pas même si les journées sont plus fatigantes. Chaque semaine, je prends la route, rencontre des personnes en chair et en os, auprès desquelles je m’enrichis et redécouvre mon humanité perdue.

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