Trois baguettes et trois beignets

Bleu, rectangulaire, neuf millimètres de large, cent-vingt centimètres de long, c’est un feuillard en polypropylène, un ruban servant à sceller les cartons de livraison.

Le rhumatologue m’avait quasiment réparé. En trois cracs sonores, il avait remis en place ma colonne vertébrale et mes cervicales. Je n’avais presque plus mal au flanc gauche après deux ans et demi de douleurs.

Hélas la nature a horreur du vide dit-on.

Samedi matin, la migraine hebdomadaire s’invite à mon réveil. Jusque là rien de très exceptionnel. Un triptan, trente minutes de mal être et je suis comme neuf. Comme mais pas neuf, encore un trois fois trois. Les triptans possèdent des effets secondaires comme celui de tétaniser les muscles et celui de provoquer une légère somnolence. Donc pas de voiture après un triptan mais je peux marcher.

Alors je me rends à la boulangerie, acheter du pain, car le dimanche, pas de pain en Alsace. Légèrement vaporeux, je me rend chez mon artisan Banette le plus proche, pas forcément le meilleur, acheter trois baguettes. Dans la vitrine, des beignets sucrés et gras, garnis d’une bonne dose de crème pâtissière me font le coup du cholestérol, je ne résiste pas.

Je repars donc, les bras chargés de trois baguettes et trois beignets dégoulinants vers mon home sweet home, l’esprit léger car le triptan a été pris à temps. Avec un peu de chance je pourrais même croquer ce beignet gras et sucré à 17h sans vomir.

Afin de profiter des rayons du soleil matinal, je change de trottoir, il fait beau, j’irai me promener au bord du Rhin cette après-midi. Sur le sol, devant moi, mon esprit réalise qu’il y a un truc par terre alors que mes yeux ne voient rien. C’est une sangle plastique rectangulaire qui sert à fermer les colis. Tout ce qu’il y a de plus inoffensif, calcule mon brillant esprit bourré aux triptans.

Mon pied gauche se pose sur l’objet, le redressant tel un collet, mon pied droit se glisse dans le piège et tel un pépé de quatre vingt ans je perds l’équilibre et m’étale comme une merde sur me trottoir. Les baguettes volent, beignets explosent au sol, et je me retrouve par terre, ma fierté en moins.

Les deux mains me piquent et j’ai mal partout. Dans la rue, les quelques passants me regardent gueuler puis me relever dans une totale indifférence. Elle est belle la France. Je ramasse mes trois baguettes, mes trois beignets et parcours en boitillant les cent derniers mètres jusqu’à la maison. J’ai mal à la hanche gauche, aux mains, aux deux genoux et suis écorché un peu partout, et surtout, surtout j’ai très mal au flanc gauche, si je pisse rouge je fonce aux urgences… Le WE commençait si bien.

Le soir, lorsque je raconte ma mésaventure à ma douce et tendre – elle bossait la pauvre, car oui dans la fonction publique, y en a qui bossent le WE, même douze heures d’affilé, contrairement à ce qu’autorise le code du travail, saloperie de fonctionnaire inutiles et feignants – qui vient de dévorer le troisième beignet, c’est tout juste si elle ne me frappe pas. “Elles sont où les baguettes, faut les jeter et tu m’as laissé manger un beignet tombé par terre, mais c’est dégueulasse !”.

Finalement les gens dans la rue, je les aime bien, ils sont sympas, au moins il ne disent rien, ne font rien.

Trois petits coups de baguettes, trois beignes, et puis s’en vont.

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