I Will Survive

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J’ai percé des trous dans du placo, fixé une buttée de porte, changé une serrure, jeté du sel sur la neige, fabriqué des rondelles sur mesure, réparé des distributeurs de serviettes, installé un tableau blanc, posé des plaques au plafond, relevé le kilométrage des voitures, sali mon pantalon, lavé mes mains de nombreuses fois, enfilé une blouse bleue de travail, monté et descendu les marches de notre navire, parcouru ses coursives, donné des ampoules, du papier, des crayons… bref j’ai travaillé.

Étrange pourtant le regard que me porte certains collègues tout de même. Cela les gène de me voir en bleu de travail, chaussures de sécurité aux pieds, avec ma caisse à outils rouge, en train de démonter une poignée. Certains ricanent, d’autres m’évitent. 

Je suis le catégorie B+ qui a pris un travail de catégorie C pour sauver sa peau. (Traduction: j’ai troqué un poste BAC +2 pour emploi de CAP parce qu’on fermait mon poste). Quelques uns disent que j’ai fait un choix intelligent, d’autres se moquent. Ceux qui me voyaient comme un intello geek sont déroutés. Pourtant, ne suis-je pas le même ? L’habit ne fait pas le moine que je sache. Ce n’est pas parce que j’ai dû renoncer à un poste technique pour un travail non qualifié que je suis devenu une bûche si ? 

Je peux toujours donner des leçons de HTML, PHP, SQL, Java, algorithmie, analyse UML si on me le demande gentiment. Certes en bleu de travail, tournevis à la main, je semble moins prestigieux que devant quatre écrans 23 pouces, en train d’administrer un serveur WEB. Mais bon avais-je vraiment le choix ?

Il est vrai que nous vivons une drôle d’époque. Plus d’un tiers de l’équipage du navire devra changer d’affectation d’ici deux ans voire même quitter le navire. Les tensions son palpables et chacun essaye de trouver une place dans les canots de sauvetage, sauve qui peut, les femmes et les enfants d’abord, ben non justement…

Moi je suis devenu l’homme à tout faire de cette croisière transatlantique de luxe, un plombier électricien bricolo payé 2600 € net d’impôts. A ce prix là, je veux bien déboucher les toilettes, d’ailleurs je le fais.

Mais quand l’état demande aux fonctionnaires de peser moins dans les dépenses publiques, employer un chef technicien climatologue et informaticien à déboucher des chiottes, est-ce bien raisonnable, surtout avec l’argent du contribuable qui bloque les ronds points en gilet jaune ? Traverse la rue qu’il disait. Ben c’est fait.

AP 2022

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AP 2022 est un roman décrivant notre monde dans un futur proche, dans quatre années exactement. Il a été co écrit par de nombreux auteurs que vous ne connaissez pas forcément, un roman sous forme de plusieurs nouvelles traitant d’un seul et même sujet, l’extermination programmée d’une catégorie sociale.

Si l’ouvrage ne brille pas forcément pas son style, son sujet lui est brûlant et cruellement d’actualité. Ecrit comme une étude de la dernière extinction de masse ou de l’holocauste, avec un regard très détaché du sujet, le livre raconte comment une société se réorganise en reléguant sur le banc de touche la moité des joueurs. Ceux qui restent sur le terrain doivent s’adapter, les autres, sont contraints de se débrouiller pour trouver une nouvelle équipe qui veuille bien d’eux.

AP 2022 pourrait être considéré comme une continuation du génial film de Terry Gilliam, Brazil. Après la toute puissance de la bureaucratie, avec son lot d’employés inutiles, de dépenses ridicules, de complexités administratives sans fin, viendrait l’ère de l’épuration ethnique, de la simplification à la dynamite, de l’effondrement des ronds de cuirs.

La population stigmatisée dans ce roman s’appelle les fonctionnaires, ces agents de l’état et des collectivités locales, ces feignants surpayés qui ne font rien de leurs journées et qui augmentent nos impôts prélevés à la source.

AP 2022 raconte comment la fonction publique va être réorganisée dans un futur très proche, détaillant chaque métier avec son effectif cible, sa hiérarchie, sa géolocalisation, son catalogue de postes, de métiers et de déménagements, un pavé très détaillé qui oublie un seul sujet, pourtant crucial : que deviennent ceux qui n’ont plus de poste ?

Pour les vieux, la solution Soleil Vert semble acceptable, tant qu’à se faire dévorer, autant que ce soit par les collègues, on reste en famille. Pour ceux à qui il reste encore quelques années avant une hypothétique retraite, la situation est délicate, d’autant que le dossier des retraites sera sur la table l’an prochain. Localement les postes ferment. Il faut donc chercher ailleurs, mais ailleurs, clairement, personne ne veut de vous. Un fonctionnaire peine à se vendre dans le privé, et dans les autres administrations, étant donné qu’elles ont le même problème de récession, il n’y a guère de place, et s’il y en a, encore faut-il avoir le profil pour postuler.

En feuilletant les pages du roman AP 2022, j’ai appris que je n’avais plus de travail dans un avenir proche. Et cette histoire ne parle pas de reclassement, d’indemnité de licenciement, d’assurance chômage. Il y a bien un chapitre accompagnement mais si j’ai bien compris, il se limite à me conduire jusque la porte du bureau.

Une mouche a du se coincer dans l’imprimante.