Burn-out

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L’expression est à la mode et la maladie réelle. Elle touche de plus en plus les fonctionnaires qui subissent des restructurations, des changements de poste, d’organisation, de lieu de travail. 

Chaque jour je le constate un peu plus, untel autrefois dynamique devient ronchon, ne croit plus en rien, un autre se plaint en permanence du manque de moyens, de l’état de son bureau, une autre pleure en cachette, une autre râle en permanence contre notre direction et le nombre d’arrêts maladie explosent.

Réduction d’effectifs, coupure drastique dans les budgets, révision des missions, incertitudes quant à l’avenir, angoisse au sujet des retraites, poste placard, la fonction publique souffre et elle n’est pas la seule.

Un de mes collègues vient de faire un burn-out, plus d’un mois d’arrêt et il revient tel un zombie, trainant son mal de vivre de bureaux en bureaux. 

Je l’ai connu, jeune et intelligent faute d’être beau et dynamique. Il écoutait du rock progressif comme moi, bidouillait sous Linux comme moi, programmait comme moi (mais lui en C++, moi c’était le Java, le Php, le Phyton, le Ruby, le C#, Delphi…). Il était plutôt sympa. Il fumait et buvait beaucoup de café, pas moi, mais personne n’est parfait, d’ailleurs on le retrouvait souvent près d’une cafetière ou d’un cendrier, rarement devant son ordinateur, en fait tout le contraire de moi. 

Dès que je l’ai croisé la première fois, j’ai compris qu’il n’était pas un bourreau de travail et que la remise en question n’était pas son fort (il programme toujours en C++, c’est dire).

Un jour sa femme la quitté, sans doute parce qu’à la maison il se reposait trop de ses journées laborieuses, et cela lui a brisé le coeur au sens figuré comme au sens propre. Il a ralenti le tabac un temps, pas vraiment le café mais les bêta bloquants ont plombé son dynamisme déjà au point mort. On le retrouvait assis près de la perfusion de caféine ou allongé dans ses mégots. A cette époque, il se plaignait beaucoup d’un grand manque de reconnaissance dans son absence de travail. C’est terrible ce besoin de reconnaissance chez nous, surtout chez ceux qui ne font rien.

Alors il a passé un concours, une fois, deux fois, et à la troisième il obtint le droit de devenir chef, chef de centre, enfin la reconnaissance de ses qualités ! Comme quoi n’importe quel bon feignant peut devenir chef. Il obtint le grade, le salaire, les primes, une grande terrasse pour fumer et une machine à café près de son fauteuil. Le luxe !

Mais le titre de chef va avec les responsabilités, passer le concours ne suffit pas. Hélas quand un dossier atterrissait sur son bureau, il allait à la rencontre de ses collègues pour se plaindre, « tu sais, ce n’est pas à moi de traiter ça », « ce serait bien plus simple que tu t’en occupe, tu connais le dossier, moi je ne suis qu’un intermédiaire », « c’est vraiment débile ce qu’ils demandent là, on perd notre temps avec ces trucs », « je n’ai pas le temps, je suis débordé »…

Certains agacés, le mirent face à ses responsabilités, « c’est ton centre, c’est à toi de gérer le problème », « on peut te donner un coup de main, mais on ne peut pas tout faire à ta place », « tu fais vraiment chier là, bosses un peu ». Petit à petit de bureaux en cafés et poses cigarettes, d’erreurs en retards, de manque de caféine en manque de nicotine, il fit ce fameux burn-out, non pas parce qu’il était submergé de travail, mais simplement parce qu’il n’avait jamais réellement travaillé depuis le début de sa carrière et que chaque nouvelle tâche devenait insurmontable. D’ailleurs, lorsque mes collègues apprirent la nouvelle, ils en rirent beaucoup ce qui est très mal avouons-le.

Étrangement, je ne partage pas ce mal être. J’ai beau avoir été dégradé de développeur courtisé à concierge d’immeuble, je me sens bien dans mes baskets et fais mon travail avec enthousiasme faute de passion. Mais je l’avoue, je suis un hyperactif et tout travail me semble infiniment mieux que buller pendant la journée. Je suis sans doute un grand malade.

Par contre j’ai vécu un véritable bore-out lorsque j’ai du quitter mon poste d’informaticien et devenir climatologue. Alors que pendant des années je carburais à la caféine en patchs sans quitter mon fauteuil pour livrer en temps et en heure des kilomètres de code dans des technologies amusantes, je me suis brutalement retrouvé devant une boite mail vide, à regarder par la fenêtre, à espérer que le téléphone sonne, que le travail arrive enfin, à prolonger les pauses avec les collègues pour tuer le temps, à noyer mon ennui sur Facebook et Twitter, à écouter du rock progressif sur mon téléphone.

La moralité de tout ça, c’est que nous ne sommes clairement pas égaux face à la souffrance, certains s’effondrent lorsqu’on leur demande le minimum syndical, d’autres s’effondrent lorsqu’ils ne sont plus occupé à deux-cent pour-cent. Allez trouver une logique à tout cela. Je crois qu’il n’y en a pas.

Mal bouffe

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Un chef étoilé est mort.

Cela m’aurait touché s’il avait dirigé un orchestre. Il se contentait d’inventer des recettes fabuleuses. Ceci dit, la musique ressemble beaucoup à la cuisine, il y a la grande et la petite, la bonne et la mauvaise, la mauvaise pouvant être grande et la bonne petite.

Mais pour en revenir au sujet initial, je conçois la mal bouffe comme un repas pris debout, voire en marchant, servi dans un emballage jetable dégoulinant de gras. De la nourriture insipide sucrée et salée à outrance pour lui donner un semblant de relief et masquer sa fadeur. En musique également, il existe la mal bouffe. Prenez un piéton, avançant au milieu de la circulation, un casque Beats sur les oreilles, écoutant de la soupe mp3 en streaming sur Deezer. Voila ma mal bouffe.

Alors je vous vois venir avec vos gros sabots, « c’est un moyen de s’isoler de la rue, de rester dans sa bulle », d’accord, mais est-ce vous écoutez vraiment ? Vous entendez tout au plus. Ecouter demande de l’attention, un certain confort, un son correct. Le mp3 en streaming comment dire… En fait vous ne vous en rendez même pas compte, mais c’est juste ignoble, des fréquences massacrées, échantillonnées pour passer en 4G sans coupure, du son compressé à outrance, des basses disproportionnées par rapport aux aiguës, presque du bruit en fait. Le son du casque évolue en fonction du martèlement de vos pas, déformé par l’environnement urbain, avec cette rythmique qui vous assène ses coups de boutoirs sur vos tympans fragiles.

Pire qu’un cheeseburger au fromage coulant dans son papier gras.

Vous pouvez également dîner aux chandelles, dans une auberge rustique, une cuisine traditionnelle, composée de produits du terroir, en prenant le temps de déguster chaque bouchées de votre assiette. Cela s’appelle savourer. Placez le vinyle sur la platine, allumez le pré ampli, laissez chauffer, allumez l’ampli, lancez la platine, regardez la faire quelques tours puis posez délicatement le diamant sur le sillon. Prenez alors la pochette avec vous et enfoncez-vous dans les coussins du canapé et ouvrez vos oreilles. Voilà ça c’est écouter.

« Les pseudos mélos pétés de tunes qui se la joue avec leurs vinyles qui craquent, que des snobs friqués ». Je ne fais pas l’apologie du vinyle, je pourrais mais non, ce n’est pas un débat d’audiophile que je vous propose. Oui le vinyle, la platine, l’ampli, le préamp, les enceintes c’est un budget, et non je ne suis pas pété de tunes, j’ai fait des choix. Ma voiture est pourrie, mon téléphone portable est un vieux modèle, je vais à vélo au travail, je ne fais pas de ski dans les Hautes-Alpes, je déguste la musique. Si j’écoute des vinyles, c’est pour ne pas zapper, pour prendre le temps, rester près de la platine pour changer de face, pour ne faire qu’écouter la musique.