Bipolaire

La journée avait bien mal commencé avec un violent orage à six heures du matin et mon linge qui séchait dehors. La nuit avait été brûlante et lourde et les chattes s’étaient craché dessus pour deux croquettes. Je n’avais plus de bière au frigo, juste une 1664 sous l’évier pour noyer les limaces. Le soleil de plomb brûlait maintenant et il n’avait pas assez plu pour les plantes déshydratées du jardin. Treize heures et pas encore un seul ados hagard à l’horizon. Mes potes eux se réveillaient sans doute après une nuit fabuleuse au festival à la Loreley, moi j’étais comme un con à la maison et les cons, on allait pas tarder à les entendre beugler dans quelques heures, la France est en finale.

Ça me déprime. Une finale de football c’est un peu le stade terminal de la connerie humaine, les perdants battent leur femme, les gagnants violent leurs filles. On va gagner qu’ils gueulent à côté ces abrutis. Gagner quoi ? La retraite à 65 ans, la fin du service public, la dictature par ordonnance, la fin des instances de consultation dans les entreprises, la médecine à deux vitesses, la privatisation des transports publics, 3.5 degrés d’ici la fin du siècle ? On va gagner ? Des fois l’espèce humaine me déprime.

Pourtant la journée commençait bien. Un orage avait rafraîchi l’air, il me restait une 1664 à boire, mes ados n’étaient pas encore descendu me casser les pieds, le chien des voisins n’avait pas encore gueulé de trop et la France jouerait en finale ce soir. On allait leur mettre la pâté aux croates, on est les meilleurs ! Comme en 98. Trop forts !

Raz le bol. Obligé de sortir du lit à six heures pour ramasser le linge qui sèche dehors. Impossible de me rendormir avec le tonnerre. En parlant de tonnerre les footeux ne vont pas tarder à gueuler dans la rue avec les drapeaux de fête nationale pas acheté pour cette occasion. Ils auraient mieux fait de défiler en rangs hier sur les Champs ces branleurs.

On va gagner ! On va gagner ! Burp ! La seize est tiède mais on va gagner, y a qu’à regarder ce putain de soleil pour être sûr. La fête a commencé avec des coups de canons pour saluer les sportifs, ça va être grand beau, énorme ! On va gagner !

Putain de débiles macaques. Je vais me foutre un casque sur les oreilles et écouter Mystery. Même mon petit dernier, soit disant surdoué, est à la fête. Je préviens. Si un foutu ballon passe par dessus mon muret, je le crève comme l’abruti qui a shooté dedans. Je hais la planète.

Le vidéo projecteur est en place, les chips dans les assiettes, la bière au frigo, bobonne fait la vaisselle, on va les éclater ces serbo-croates comme pendant la guerre ! Ça va être trop bon, ça vaudra pour mon salaire bloqué et la non reconnaissance de la pénibilité de mon travail. Tous égaux, ben c’est ce que l’on va voir. Aux chiottes l’arbitre !

Après la pluie vient le soleil, la journée est radieuse. Cet après-midi le France joue en finale, je suis en vacances et il y a des glaces au congélateur. Ce soir nous serons enfin tranquilles. Allez les croates, allez !

A mon voisin footeux

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Tous les quatre ans tu change de télévision, achète des drapeaux miniatures et porte des tee shirt hors de prix.

Vous vous réunissez, toi et tes potes, dans ton appartement de 40m², buvant de la 1664 en hurlant à chaque but manqué.

Si tu ne le sais pas encore, sache le, je déteste le foot. A l’école, j’étais toujours celui que l’on prenait en dernier dans l’épique. J’ai toujours eu peur de me prendre une balle dans figure, alors je ferme les yeux, je n’ai jamais compris ce qu’était la surface de réparation, un corner et pourquoi un ballon c’est rond, c’est vrai c’est chiant, ça roule. Et quel intérêt de faire traverser à ce machin un terrain immense et souvent boueux en courant avec des abrutis qui gueulent « passe , mais passe putain ! » et d’autres en face qui essayent de te foutre par terre quand l’arbitre a le dos tourné.

« On va gagner, on est les meilleurs ! » qui on ? Tu joue sur le terrain, voisin ? Non, sinon je ne t’entendrai pas gueuler et là je ne regarde pas le match, j’essaye de dormir. L’équipe de France gagne « On est les meilleurs », elle perd « Ils ont été nuls », logique…

Macron espère une victoire pour faire passer la réforme de la SNCF, le cap 2022, les futures retraites. La dictature de velours. Du pain et des jeux. Si la France gagne, ça passera mieux. Si la France perd, il faudra inventer de nouveaux concepts de télé réalité, s’en prendre aux migrants ou à l’aide sociale qui coûte cher.

Gueule mon voisin, gueule ! On t’entendra moins dans les cortèges et demain matin, à l’aube, j’irai sonner à ta porte pour voir si tu gueule toujours.