La grande transhumance

Image

Aujourd’hui je change les panneaux signalétiques devant les portes des bureaux de notre bâtiment. Je ne change pas les noms des personnes y travaillant, je change les services auxquels ils appartiennent. Au lieu de Strasbourg/Climatologie, j’inscris Toulouse/Production Finalisée, Paris/Finance, Toulouse/Observation, Paris/Ressources Humaines…

Le bâtiment qui abritait le service régional devient progressivement un regroupement de bureaux pour des agents travaillant pour d’autres entités géographiques. Nous venons même d’accueillir le premier locataire qui ne travaille pas pour notre administration.

Après la grande migration, la désertification, voici la transhumance qui commence. Mes anciens collègues de bureau travaillent aujourd’hui à distance voir en télétravail, un mot de plus en plus en vogue chez nous. Leurs collègues et supérieurs hiérarchiques habitent et travaillent à cinq-cent, mille kilomètres de là. Ils communiquent entre eux via des terminaux de vidéo conférence, par mail, au téléphone et ne se rencontrent qu’une à deux fois par an.

Plus des deux tiers de notre effectif va de se disperser entre Toulouse et Paris tout en restant sur place. Une poignée de personnes deviennent des agents de proximité, chargés de faire fonctionner les locaux et de pourvoir aux besoins de ceux qui travaillent à distance. Une belle réorganisation où personne ne trouve son compte, agents démotivés propulsés là où ils ne voulaient pas travailler, agents changeant de travail pour ne pas bouger, agents partant pour éviter le pire.

Travail à distance ? Mais pour combien de temps encore ? Lorsque les frais de déplacements auront explosés tous les budgets, lorsque la bande passante allouée ne sera plus suffisante pour gérer des web conférences multiples, lorsque les chefs toulousains et parisiens en auront assez de gérer des agents distants, lorsque la première tempête se sera calmée, ne vont-ils pas demander aux fonctionnaires travaillant déjà à distance de remplir leurs cartons et de régulariser leur situation géographique en venant travailler dans les locaux de la capitale de cathare ?

Que deviendront alors les agents chargés de gérer les centres provinciaux désertés ? Combien d’années nous reste-il avant que nos énarques, ministres et présidents décident que les implantations régionales n’ont plus raison d’être, que finalement, nous ne servons à rien ?

L’habit ne fait pas le moine

Image

Il m’arrive de bricoler, comme dans ma salle de bain aujourd’hui terminée. Plâtre, plomberie, électricité, j’y arrive, mais je ne suis pas doué. Par exemple je déteste la plomberie, craignant sans cesse la fuite. Cela me donne même des insomnies. Pour ce qui est du placo, je ne fais pas confiance à mes fixations et je crains toujours que le plafond suspendu me tombe sur la figure, quant à la l’électricité, imaginez mes angoisses.

Mais voila, mon nouvel emploi d’homme à tout faire m’amène de temps en temps à devoir bricoler au travail, une porte récalcitrante, un serrure à changer, une fuite dans les toilettes, une prise électrique à remplacer. Du travail de base, qui ne demande pas de grandes qualifications, mais qu’il faut bien faire si on ne veut pas que nos locaux tombent en ruine.

Le hic, c’est que pour monter sur une échelle (même un escabeau), une habilitation travail en hauteur est obligatoire, et je ne l’ai pas. Embêtant non ? Si je tombe, l’administration pourra toujours dire que je n’avais pas l’habilitation pour monter dessus. Alors que fais-je, je monte ou je ne monte pas ? Ben je monte.

Pour l’électricité, c’est la même chose, avant de démonter un interrupteur, rentrer dans un local électrique, abaisser un disjoncteur, il faut être habilité, et là, je le comprends nettement plus. Peut-être parce que je ne suis pas très rassuré quand je touche au fils (d’ailleurs lequel faut-il couper, le jaune, le rouge, le bleu ou le noir ?).

J’ai donc insisté pour faire un stage d’habilitation électrique. J’en vois déjà certains qui se marrent au fond de la salle, et ils ont raison.

Mon service formation permanente m’inscrit donc à un stage d’habilitation électrique, neufs mois après ma prise de fonctions et plusieurs interventions électrique sur le site. Trois jours intensifs non loin de chez moi.

Jusque là tout va bien.

Je me pointe donc le premier jour avec une dizaine d’autres personnes, pour tout savoir de comment travailler en toute sécurité pour changer une prise et une ampoule sans monter sur un escabeau cela va sans dire. Sauf que dans l’assistance, le public est très très hétérogène, une ingénieur chimiste de maintenance de spectromètres de masses, un électricien haute tension, un gars d’une SSII, un vendeur Leroy Merlin etc etc… Je commence à avoir une petite inquiétude.

Le formateur, un gars bien sympathique, commence par nous poser à tous une question étrange : “Pour quelle habilitation venez-vous à ce stage ?”. “Ben heu, électrique” lui répondis-je naïvement. “Oui d’accord mais laquelle ?”, et là il nous énumère toutes les lettres de l’alphabet ainsi que les chiffres dans diverses combinaisons, la liste des habilitations existantes H0, BS, B2V, HC, B2MT et j’en passe. Certains répondent, d’autres hésitent et moi je ne sais que dire.

“Bon vous faites quoi au travail comme manipulations électriques ?” me demande-t-il. “Heu je change les ampoules, remplace un interrupteur, une prise, c’est tout”. “Ok c’est le BS ça, mais ici on ne prépare pas au BS, nous faisons les habilitations pour électriciens, votre employeur n’aurait pas du vous inscrire à cette session, mais à celle d’avant hier. On verra avec la secrétaire ce qu’ils ont demandé pour vous tout à l’heure.”.

La fille qui bosse sur des spectroscopes de masse comme le gars de la SSII sont un peu comme moi, sauf qu’eux ne touchent même pas une prise ou un interrupteur, sauf pour débrancher un appareil où allumer la lumière.

La formation commence, très intéressante, me faisant réaliser très vite qu’il faut que j’arrête de bosser comme un salop sinon je ne vivrai pas très vieux, quand après la pause, le formateur revient avec la listes des habilitations demandées par nos employeurs. Pour moi ils ont exigé ceci : BS, BC, BR, B2V.

Mais encore me direz vous. Je dois pouvoir changer une prise, une ampoule, un interrupteur hors tension, jusque là tout va bien, je dois pouvoir consigner un circuit électrique (la version hyper sécur de baisser le disjoncteur), là ça se corse, je dois pouvoir intervenir seul sur une installation électrique de moins de 32 A et 400 V, sérieusement ?, je suis chargé de travaux électriques aux voisinages de pièces nues sous tension, mais vous êtes dingues ? Ils ne manquerait plus qu’il me demandent l’habilitation 50000 V sous tension tant qu’à faire… Non sauvé, la formation ne porte pas sur la haute tension.

Il doit y avoir une couille dans le pâté. Je ne suis pas électricien, tout juste si je me souviens de la loi d’Ohm. Je veux juste une autorisation légale pour changer les ampoules grillées du bâtiment, pour ne pas faire venir un électricien au boulot, juste une petite BS de rien du tout. Ben non… J’ai presque la totale, le formateur est mort de rire.

Après trois jours passés les mains dans une armoire électrique sous tension, après avoir regardé des vidéos hilarantes montrant des ouvriers se faire électrocuter (c’est à dire mourir à cause de l’électricité), après avoir contemplé des photographies de bras brûlés, de visages défigurés, après avoir partagé nos diverses expériences d’électrisation, nous passons l’examen final, des QCMs pour chaque habilitation remplis de questions tordues.

Par malheur, je m’en sors pas trop mal, à croire que j’ai écouté pour une fois au lieu de dormir. Le formateur donne un avis favorable afin que mon employeur m’octroie les habilitations BS, BC, BR, B2V. Merde…

Alors j’ai négocié avec lui, pour qu’il mette des fortes réserves sur les BC, BR, B2V, car je n’ai pas très envie de travailler sous tension dans une armoire électrique, posé sur un tapis isolant, équipé de gants en latex et recouvert d’un casque pour remplacer un disjoncteur de puissance alors que tout le bâtiment est sous tension.

Tyrannique ?

Image

Je suis apprécié de mes supérieurs hiérarchiques. Ils me considèrent comme sérieux et fiable. Quand ils me donnent un travail à réaliser, je m’en occupe immédiatement à condition d’avoir le temps. Quand ils me recommandent des méthodes de travail, je les applique, même si je les trouve débiles. Je suis un bon soldat.

Je travaille mieux que les autres, non pas que je sois docile, mais j’ai l’air sérieux. J’ai toujours été bien noté, même quand je n’en branlais pas une, caché derrière mon écran Facebook. Je ne suis pas franchement une lumière non plus mais je suis très organisé. Lorsque l’on me montre comment procéder, j’enregistre et après quelques tâtonnements arrive toujours avec une méthode plus efficace, donc plus rapide, qui me laisse autant de temps pour me reposer.

Je ne fais pas grève car je trouve à chaque fois que les syndicats mènent le mauvais combat, le plus souvent, je valide les réorganisations, bref je suis vendu, un lèche botte, un collabo, dénué de toute ambition, étrangement. Pendant l’occupation, je suis certain que j’aurais fait du bon travail pour la Gastapo, pas certain par contre de garder beaucoup d’amis à la libération du coup.

Si j’étais chef, je serais une crevure, un sale con dictateur ne faisant pas confiance à son équipe et plus exigeant pour les autres que pour lui même. Humain ? Certainement pas.

Pour le malheur de certains, j’ai une petite équipe de collaborateurs travaillant pour le webzine, des personnes qui bossent sans salaire ni compensation pour signer de leur prénom des chroniques de rock progressif. Non content de ne pas les payer, de ne pas les récompenser, je les tanne régulièrement pour qu’ils produisent plus de mots à la minute, qu’ils maîtrisent les arcanes du HTML, qu’ils se débrouillent avec des suites bureautiques collaboratives, qu’ils se lancent dans des interview démentes ou des live reports marathon. Bref j’exige d’eux ce que je fais par passion en y consacrant presque tout mon temps libre. En fait, j’aimerais bien qu’ils soient aussi motivés que moi. Je suis un monstre.

Alors pour une fois, je vais leur rendre hommage à ces petites mains pigistes : bravo les gars, vous faites du bon travail, c’est beau, ok vous pourriez en faire un peu plus, un tout petit peu plus… Mais putain, bougez-vous le cul, on publie cinq chroniques la semaine prochaine et je n’ai toujours pas reçu vos copies, mais qu’est-ce que vous foutez ?!

Vous voyez comme je suis, même là je ne peux m’en empêcher…

Tamponné

Image

L’administration s’auto-alimente d’activités ésotériques et complexes que seul un agent de catégorie A peut maîtriser complètement. Une mission ne sera réussie que si le formulaire ad-hoc a été préalablement rempli, validé et trois fois tamponné, tamponné de la date du jour, tamponné du nom du service et surtout tamponné rouge TAMPONNE. Sans le bordereau de retrait adapté, signé en trois exemplaires, impossible d’accéder au matériel indispensable au travail, à savoir, le crayon gris. Si le téléphone sonne ne décrochez pas, dans le cas contraire vous deviendriez responsable de la suite des opérations, donc surtout ne décrochez pas. Tamponné, validé, approuvé.

C’est Laurent qui m’a fait découvrir “Au Service de la France”, une série télé dans l’esprit d’OSS 117, petit bijou pince sans rire et pastiche du fonctionnement de l’administration.

Un petit jeune rentre comme stagiaire dans les services du contre espionnage français, une petite administration avec son colonel moustachu au look très gaulliste, Moïse, son second, quatre agents de catégorie A dont une femme, la seule, qui dans l’équipe, semble travailler et donner beaucoup de son corps. Cigarettes, poses apéros, débat sur la prime Paris-Vichy, réorganisation de la cafétéria, formulaires, tampons, salle d’interrogatoire, salle de crise avec les trois lumières rouges, code taupe et séjours à Alger, nous sommes en pleine guerre d’Algérie et au début des velléités d’indépendance de nombreux pays africains.

N’attendez pas une série d’espionnage mais plutôt une satire des rouages du système administratif français. Des épisodes de trente minutes qui bien souvent prolongent avec humour ma journée de travail. Le pire, c’est que je trouve certains passages à peine grossis. L’humour est fin, loin des farces de l’OSS 117 joué par Jean Dujardin, les éclats de rires peuvent survenir quelques épisodes après l’amorce du gag, comme par exemple avec un plan fixe de quelques secondes sur le carton du projet très controversé de nouvelle cafétéria self service remisé aux archives ou les différentes vies du costume du jeune stagiaire.

Histoires d’amours, aventures exotiques, paternités multiples sous forme d’accident du travail, initiations pour devenir catégorie A, meurtres, gestion de copropriété, cadeau de promotion, négociation d’indépendance, passé de collaborateur, agent double, détecteur de mensonge israélite, chaque épisode dévoile un peu plus les secrets des services secrets. Une série Arte à ne manquer sous aucun prétexte, surtout si vous êtes fonctionnaire.

Mes bonnes résolutions

Image

Le début de l’année est un bon moment pour décider de la conduite à tenir pour les 365 jours qui viennent. Après un bilan consternant, voici mes bonnes résolutions 2019 :

Boire plus, car une dizaine de bières et trois verre de vin par an, ce n’est pas assez.

Grossir. Avec mes 60 kilos tout habillé, lorsque le vent souffle en rafale, je m’envole.

Dire du mal des autres, car on ne le fait jamais assez. Et quand je pense à toutes les crasses qu’ils doivent balancer dans mon dos, j’ai de la marge.

Finir les travaux de cette fichue salle de bain avant la retraite, je n’ai pas envie d’être emmerdé par ce genres de choses à 70 ans.

Ne pas faire de sport, ça fait vraiment mal.

Ajouter « is tique » à l’extension de tous les fichiers log de mon serveur, histoire de me souvenir que je ne suis plus informaticien mais magasinier.

Débrancher internet et aller voir mes amis, encore faut-il que je souvienne qui sont mes amis.

Changer de médecin généraliste car à ce train là, c’est à l’autopsie que l’on découvrira de quoi je souffrais.

Arrêter de me plaindre constamment, oui mais bon, si je ne le fais pas, qui s’en chargera ? Bon, je vais me plaindre de manière plus convaincante alors.

Positiver. Cesser d’être l’oiseau de mauvaises augures. Il est possible que mes idées noires influent sur le destin de la planète.

Ne plus mettre de gilet jaune pour aller travailler à vélo. Mare de recevoir le soutient des brûleurs de CO², c’est pas le but, c’est pour éviter qu’ils m’écrasent. En plus, un jour, je risque de me faire arrêter pour activisme passif.

Ne pas prendre de bonnes résolutions pour l’année à venir, je ne les tiens jamais.

Cadeaux de Noël

Image

Peut-on définir une personne avec les cadeaux que sa famille lui offre ? Je pense que oui, du moins dans mon cas, mes enfants et ma femme me connaissent bien…

Je suis caféinomane et pendant les vacances en Italie je me régale d’expressos fabriqué avec ces petites cafetières que l’on pose sur la gazinière. Et si, je lui préfère une Senseo au quotidien, c’est pour éviter d’aggraver mon addiction. Mais voilà, ma chérie, voulant nous rappeler nos vacances en amoureux en Sardaigne, m’a offert cet engin du diable, une Rossetto, mama mia, mais sans le paquet Lavazza et les petits biscuits Mulino Bianco qui vont bien, pour que l’instant café devienne une religion, vous ne trouvez pas ça cruel ?

Je lis beaucoup de bds et j’ai hérité, il y a de ça quelques années, de la collection familiale des Astérix, série culte dans notre famille depuis Astérix le Gaulois. Chaque année, mes enfants complètent la collection de raretés, tomes perdus ou définitivement devenus illisibles. Je me souviens avec tendresse, alors qu’ils étaient encore tout petits, ils avaient cassé leur tirelire pour m’offrir un calendrier perpétuel Astérix, calendrier qui trône toujours sur mon bureau au travail. Cette année n’échappant pas à la règle, j’ai eu un Astérix (Le Secret de la Potion Magique, surtout ne l’achetez pas, même pour la collection) mais aussi un calendrier perpétuel de remplacement, celui de Star Wars, car je suis un geek fan de la saga. Star Wars va cette année remplacer Idéfix sur mon bureau au grand dam de mes collègues qui adoraient regarder une case chaque jour. Ceci dit, en 2019, je n’aurai plus de collègues alors bon.

Je suis également un lecteur, lisant tout et n’importe quoi, piquant les bouquins de mon épouse comme ses Pierre Lemaitre dont je suis fan. Ma chérie a eu la bonne idée de m’en offrir un nouveau, Couleurs de l’Incendie, histoire d’inverser les rôles, et pour une fois, de me le piquer, mais attention, pas avant que je ne l’ai lu, soyons clair.

Éternel geek, j’adore les films de science-fiction, bien qu’avec l’âge, cette soif diminue pour de nouveaux centres d’interêt. Mon film culte ? Blade Runner bien sûr ! Et sa continuation Blade Runner 2049, vue au cinéma, revue en DVD emprunté à la médiathèque. Il vient d’arriver en Blu Ray sous le sapin en plastique couvert de guirlandes et de boules multicolores. Pour une fois qu’une suite est à la hauteur de l’original.

Et pour finir cette orgie, une BD, une autre, car personne n’a songé au fait que je suis amateur de photographie. Snif, un Nikon D5 aurait fait joli entre mes mains boudinées de bébé gâté, vous ne croyez pas ? Bon, oui, c’est un peu cher et j’ai presque tout ce qu’il me faut à bien y réfléchir. Donc une BD, le tome 5 du Chat du Rabin, que je n’ai pas encore lu, car oui je sais, j’ai beaucoup de retard de lecture dans mes séries de BDs. Il faut dire que je bois trop de café, regarde trop de films de SF, lis trop de livres, voue un culte à de vielles BDs de l’enfance. Bizarrement, personne n’a songé à m’offrir de CD cette année, il est vrai que je les reçois bien souvent deux mois avant leur sortie alors bon…

Voilà c’était Noël, mon anniversaire arrivant à grand pas, je vais commencer un lobbying intense relatif à un boitier photo plein format hors de prix, mais j’ai peu d’espoir nous avons des frais maintenant. Et à priori, la fausse augmentation du SIMC de cent euros n’est pas pour nous.

Et tonton Macron, qu’a-t-il glissé sous le sapin ? Beaucoup, beaucoup plus de place dans les bureaux et un nouveau travail au 1er janvier, chouette ! Merci tonton !

Allez comprendre

Image

Je suis rentré dans le saint des saints pour concevoir des outils pensants. Je pensais avoir les compétences requises. Pendant trois ans j’ai codé sous le manteau sur un aéroport puis je suis parti installer des serveurs dans les pays de l’est. Lors d’une soirée arrosée à la vodka, j’ai troqué mes routeurs contre des mathématiques. Très vite, les statistiques se sont transformées en lignes de programme et un jour j’ai enfin mis un pied dans le Paradis des concepteurs de logiciels. Dix ans d’extase, d’orgie numérique, d’expérimentations binaires, avant que les grilles ne se referment derrière moi et que je retourne, chassé du Paradis, aux nombres abstraits et aux mesures. Après sept ans de purgatoire, de renoncement, je trouvais un nouvel Eden exempt de langage machine et de pseudo code. L’extase sans compilation. Mais une fois encore, un coup de pied du destin, me propulse loin du Nirvana, de mes paysages perdus dans les montagnes, de mes machines à surveiller, des gens à qui parler. Alors je suis parti en quête d’un nouveau paradis. Les scripts, les machines virtuelles, les compilateurs ne possèdent plus aujourd’hui la magie d’autrefois, la machine de Von Neumann est rouillée et celle de Pascal totalement grippée. Mais le destin est joueur, et il ne me reste guère de choix. J’étais peut-être destiné rejoindre, une fois encore, les pisseurs de code, les esclaves de l’éditeur, les bouffeurs de logs, même si l’envie n’y est plus. Il y a huit ans j’aurai sauté de joie, aujourd’hui je traîne des pieds. Allez comprendre… Il faut dire qu’à force de se faire éjecter de l’Olympe et de le réintégrer plus tard par la petite porte, le Paradis finit par ressembler aux limbes. Alors plutôt que m’exiler dans l’infosphère, devenue à mes yeux, une vieille prostituée qui pue de la gueule, je lègue me cerveau au bocal de formol. Pour ne pas déménager, je vais, comme la grenouille, par temps de sécheresse, descendre les échelons du savoir au plus bas du bocal, relégué volontairement aux tâches subalternes de réceptionniste de paquets, ouvreur de portes, changeur d’ampoules, gonfleur de pneus et décideur de la couleur des murs. Un court répit, peut être deux, trois ans, avant de remettre mon titre  de fonctionnaire en jeu sur le ring de l’AP 2022.

Toilette mortuaire

Image

Nous avons travaillé des années durant dans des locaux surpeuplés et en piteux état. Faux plafonds troués laissant apparaître câblage, laine de verre et tuyauterie, poignées de portes cassées, linoléum vert déchiré, papier peint recouverts d’une horrible peinture jaune pipi, portes et fenêtres laissant s’infiltrer le vent glacial du nord-est, chaudière poussive peinant à chauffer les grandes salles, toit mal calfeutré laissant fuiter les averses, circuit électrique défaillant sautant à la mise en marche d’une cafetière et j’en passe.

Aujourd’hui, il y a plus de bureaux que d’agents sur le site. La maison se vide. Tout le câblage a été refait à neuf. Cet été le toit fut étanchéifié. Les vieilles lampes jaunâtres remplacées par des LEDs brillantes. Le monte charge asthmatique est devenu un ascenseur rutilant. Aujourd’hui ils changent les fenêtres, refont les sols, remplacent les portes, refont les tapisseries. Le bâtiment rugit du bruit des perceuses, des marteaux, grouille d’ouvriers, plus nombreux que les employés, une vraie fourmilière.

Pendant ce temps, des groupes de travail préparent l’exode, la relocalisation des activités et du personnel. Les retraités vidaient les bureaux il y a encore quelques mois, aujourd’hui ce sont les agents qui se cherchent un nouveau travail sur un nouveau site.

Nous étions une centaine, nous sommes plus que soixante, et il ne devrait en rester que trente dans quatre ans. Que vont-ils faire de ces vastes et beaux locaux déserts ? Certains parlent de rassembler plusieurs sociétés au sein du même bâtiment, d’autres chuchotent le mot “déménagement”.

Toute cette activité fébrile ressemble à une toilette mortuaire.

AP 2022

Image

AP 2022 est un roman décrivant notre monde dans un futur proche, dans quatre années exactement. Il a été co écrit par de nombreux auteurs que vous ne connaissez pas forcément, un roman sous forme de plusieurs nouvelles traitant d’un seul et même sujet, l’extermination programmée d’une catégorie sociale.

Si l’ouvrage ne brille pas forcément pas son style, son sujet lui est brûlant et cruellement d’actualité. Ecrit comme une étude de la dernière extinction de masse ou de l’holocauste, avec un regard très détaché du sujet, le livre raconte comment une société se réorganise en reléguant sur le banc de touche la moité des joueurs. Ceux qui restent sur le terrain doivent s’adapter, les autres, sont contraints de se débrouiller pour trouver une nouvelle équipe qui veuille bien d’eux.

AP 2022 pourrait être considéré comme une continuation du génial film de Terry Gilliam, Brazil. Après la toute puissance de la bureaucratie, avec son lot d’employés inutiles, de dépenses ridicules, de complexités administratives sans fin, viendrait l’ère de l’épuration ethnique, de la simplification à la dynamite, de l’effondrement des ronds de cuirs.

La population stigmatisée dans ce roman s’appelle les fonctionnaires, ces agents de l’état et des collectivités locales, ces feignants surpayés qui ne font rien de leurs journées et qui augmentent nos impôts prélevés à la source.

AP 2022 raconte comment la fonction publique va être réorganisée dans un futur très proche, détaillant chaque métier avec son effectif cible, sa hiérarchie, sa géolocalisation, son catalogue de postes, de métiers et de déménagements, un pavé très détaillé qui oublie un seul sujet, pourtant crucial : que deviennent ceux qui n’ont plus de poste ?

Pour les vieux, la solution Soleil Vert semble acceptable, tant qu’à se faire dévorer, autant que ce soit par les collègues, on reste en famille. Pour ceux à qui il reste encore quelques années avant une hypothétique retraite, la situation est délicate, d’autant que le dossier des retraites sera sur la table l’an prochain. Localement les postes ferment. Il faut donc chercher ailleurs, mais ailleurs, clairement, personne ne veut de vous. Un fonctionnaire peine à se vendre dans le privé, et dans les autres administrations, étant donné qu’elles ont le même problème de récession, il n’y a guère de place, et s’il y en a, encore faut-il avoir le profil pour postuler.

En feuilletant les pages du roman AP 2022, j’ai appris que je n’avais plus de travail dans un avenir proche. Et cette histoire ne parle pas de reclassement, d’indemnité de licenciement, d’assurance chômage. Il y a bien un chapitre accompagnement mais si j’ai bien compris, il se limite à me conduire jusque la porte du bureau.

Une mouche a du se coincer dans l’imprimante.

Ma vie en Zelda

Image

Ma vie, c’est un peu celle du célèbre personnage de Nintendo.

Je recherche des sanctuaires (sites pour installer une station de mesure) à l’aide de ma tablette sheikah (GOOGLE Earth, GPS), à chaque fois une nouvelle épreuve m’attend (mais à qui est ce terrain, où est l’électricité), je combats des monstres (les entrailles de l’administration), je parcours le monde à cheval (Clio, Kangoo), je vole en para-voile d’un sommet à une vallée (Strasbourg/Toulouse), je grimpe aux sommets des tours pour cartographier la région (classification de station aux jumelles), je dépense des rubis pour mieux m’équiper (des bottes, une batterie de PC, essence de la Clio), je dors à ma belle étoile ou dans rares auberges (nuitée à 39€), je mange au coin du feu (picnic dans la voiture sous la pluie battante), j’affronte des boss tous puissants (chef, adjoint, directeur, PDG) et tout ça pour quoi me direz-vous, pour passer le temps, pour récupérer des cœurs, des rubis et surtout parce que j’ai été programmé pour ça.

Je l’avoue, j’ai replongé dans Zelda Breath of the Wild. J’étais bloqué, à poil, sur une île remplie de monstres depuis des mois, jusqu’au moment où je me suis décidé à venir à bout des bestioles et passer à la suite. Un passage de l’aventure sans sauvegarde, pour lesquel vous gagnez quelques malheureux rubis et perdez souvent la vie. Après cette victoire éclatante je suis arrivé chez les piafs et dans la foulée j’ai vaincu le méchant boss, et de deux. Me voila maintenant bloqué à nouveau dans un sanctuaire à affronter l’épreuve d’extrême force où j’échoue lamentablement étant donné mes réflexes de moule intoxiquée.

Patience petit Link, tu y arriveras. En attentant, continues d’arpenter l’Alsace dans ta Clio à la rencontre d’autres voyageurs qui te guideront dans ta quête climatologique.