Severance

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Souvent je rêve de rentrer à la maison le soir sans aucun souvenir de ma journée de travail. Et certains jours, concentrés devant l’écran de mon ordinateur, j’aimerais ne pas être perturbé par les soucis domestiques.

La société Lumon Industries semble avoir trouvé la solution à mon problème : la dissociation. Les souvenirs de certains de leurs employés, les dissociés, sont compartimentés entre vie privée et travail, avec aucune passerelle entre les deux. A la maison, l’employé ignore totalement ce qu’il fait pour son entreprise, au travail, il n’a aucun souvenir de ses loisirs.

Une courte opération du cerveau en pleine conscience, à la perceuse électrique, trépanation et installation d’un implant dans le cerveau, au niveau du lobe frontal, et vous pouvez travailler pour Lumon Industries. Mais faites attention tout de même, l’opération est irréversible.

La nouvelle série Apple TV Severance raconte donc cette étrange dissociation, celle de Mark Scout et ses trois collègues qui travaillent pour Lumon Industries, un travail assez étrange d’ailleurs dont les employés ne comprennent pas vraiment le sens, presque aussi mystérieux que les règles régissant leur entreprise.

L’univers visuel de Severance joue d’anachronismes, des ordinateurs de première génération qui côtoient des smartphones, une architecture communiste et des voitures américaines, des labyrinthes de couloirs et des personnages de cire tout droit sortis du musée Grévin. 

Mark s’accommode très bien de la dissociation après avoir perdu sa femme dans un accident de voiture. Mais Helly, la petite nouvelle, se rebelle contre sa demie existence et n’aspire qu’à démissionner. 

On ne quitte pas Lumon Industries sans l’accord de son alter égo qui vit à l’air libre même si le processus de dissociation semble réversible. Mais à quel prix ?

Severance est une série intrigante où il ne se passe pas grand chose, un huis clos professionnel assez déroutant suivi de scènes de la vie quotidienne misérable de Mark, un homme brisé, que la venue d’un ancien collègue et ami va bouleverser. 

Vous allez plonger dans univers à la Big Brother, souvent décalé, peuplé de personnages inquiétants, de bureaux déserts, de règlements absurdes, de salle de coupure, avec ses exters, ses inters, son ascenseur, le labyrinthe de couloirs et ses réunions avec la direction silencieuse.

Severance est une des meilleures séries Apple TV que j’ai pu voir, et pourtant dans l’ensemble, leur catalogue est déjà de très haut niveau. Alors vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Black Out

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Un matin à 7h00, en arrivant au travail à vélo, j’ai découvert une petite lumière rouge clignotante au-dessus de la porte d’un local. 

En garant mon deux roues dans le parc à vélo, je me suis dit qu’il faudrait que je jette un oeil à ce truc après mon café. Maid arrivé devant la porte du bâtiment, un mot écrit à la va vite invitait tous les agents à rentrer chez eux pour télétravailler. 

J’avoue que ça a piqué ma curiosité. Je n’ai pas suivi l’injonction et suis rentré dans les locaux.  Après tout je suis responsable de la logistique du site. 

Il n’y avait pas de lumière dans les couloirs déserts et le chauffage semblait éteint. J’avais l’impression de visiter un vaisseau spatial fantôme ou d’être revenu au premier confinement. Poutine avait attaqué ? 

Surprise, le directeur adjoint était déjà sur le pont, d’ailleurs nous étions seuls à bord du navire en perdition. Il me résuma sa nuit en quelques mots. Notre onduleur avait cramé, les pompiers étaient intervenus et le bâtiment n’avait plus du courant. Il avait passé sa nuit en coup de téléphone pour gérer la crise et m’avait laissé in message sur mon portable professionnel sagement rangé dans le bureau en mode avion.

Chez nous, qui travaillons vingt-quatre heures sur vingt-quatre sept jours sur sept et qui ne pouvons tolérer aucune coupure de courant, nous sommes équipés d’un groupe électrogène doublé un très gros onduleur afin d’être protégés. En cas de coupure, l’onduleur délivre le courant accumulé dans ses batteries et déclenche la mise en route du groupe électrogène qui prend ensuite la relève, nous promettant cinquante heures d’autonomie sans alimentation secteur EDF. 

Oui mais. Si l’onduleur crame, vu que tout passe par lui, nous n’avons plus rien.

La lumière rouge devant la porte du TGBT s’expliquait soudain. Le TGBT est le local où se situe le tableau général basse tension et l’onduleur. Un machin plein de disjoncteurs dont il faut s’approcher prudemment. Le détecteur de fumée s’était déclenché dans la pièce et l’alarme n’était toujours pas coupée.

Maintenant, il s’agissait de remettre en marche le courant. Oui mais comment ? Le triphasé arrive directement sur l’onduleur avant de desservir le bâtiment, et l’onduleur sentait furieusement le brûlé. Pas question de relancer le disjoncteur général sans quelques précautions élémentaires. On a qu’une vie et elle est courte. Encore que depuis quelques jours, on peut prendre plus de risques avec les russes qui tirent sur les centrales nucléaires.

J’ai passé une heure au téléphone à essayer de contacter des électriciens. Soit ils dormaient encore (nous ouvrons à 9h), soit il n’était pas disponibles (je suis sur un chantier en Ukraine), soit le problème dépassait leurs compétences (vous savez nous on s’occupe d’installations domestiques). Après une heure d’efforts, j’essaye la société en charge de la maintenance de l’onduleur. Pourquoi n’y avais-je pas pensé avant me direz-vous ? Bon. Après plusieurs tentatives et quelques redirections, je tombe sur le technicien miracle capable de nous donner la procédure de bypass de l’onduleur, celle qui permettra d’alimenter le bâtiment sans passer par la machine infernale qui sent le cramé.

Vers 9h30 le courant est relancé pour ce qui est de l’éclairage et du chauffage. Je peux enfin boire mon premier café de la journée. Il était temps.

Pour l’informatique, tout a disjoncté et c’est étape par étape que les systèmes peuvent être redémarré, modems, routeurs, switchs, serveurs, ordinateurs. A part quelques équipements capricieux et switchs hors services, nous nous en sortions sans trop de casse.

Pendant vingt-quatre heures, notre activité pour le grand quart nord-est de la France a été totalement paralysée. Et tant que nous n’aurons pas changé l’onduleur, nous serons à la merci d’une surtension ou d’une coupure qui pourraient provoquer d’autres dégâts.

Tout cela aurait pu être évité bien sûr. L’onduleur aurait pu être remplacé en novembre, nous avions le budget et les devis comme le feu vert technique. Mais pour l’installer, il fallait procéder impérativement à une coupure électrique de quelques heures, le temps de tout arrêter proprement, de changer l’onduleur et de tout relancer étape par étape. Hélas, mille fois hélas, les services opérationnels avaient mis leur véto à cette opération. Pas de coupure avant mi avril, fin de la période hivernale.

Finalement ils auront deux coupures avant la date butoir. Le bon côté c’est que maintenant nous sommes rodés à l’opération.

Acapulco

Acapulco fut longtemps le Saint Tropez américain, des plages de rêve, des hôtels de luxe, le paradis des vacances pour célébrités. 

Apple TV en a rêvé et diffuse depuis peu cette destination VIP aux abonnés de la chaîne sous forme d’une série en dix épisodes.

C’est une histoire qu’un homme qui a réussi dans la vie, raconte à son neveux en guise de cadeau d’anniversaire, l’histoire de sa vie. La vie d’un jeune mexicain des bas quartiers de la ville, qui rêvait de travailler dans l’hôtel de luxe rose où toutes les stars américaines venaient se reposer loin des médias. 

Et son rêve se réalise, il est embauché comme garçon de piscine à Las Colinas, l’hôtel sulfureux d’Acapulco. Et dès le premier jour, il tombe amoureux de la petite amie du fils de la propriétaire. 

La série, pleine de bons sentiments et d’humour, raconte les premiers pas du garçon et de son ami dans cet hôtel, la découverte d’un autre monde, l’histoire de certains personnages et les dessous d’un lieu réputé sulfureux. Une série très colorée de part ses personnages et ses décors, racontée à deux périodes, aujourd’hui et en 1984 avec les tubes de l’époque réinterprétés en espagnol.

Les personnages sont attachants comme leurs histoires, l’univers est dépaysant avec un délicieux parfum de nostalgie eithies. Et le contraste entre les clients, ces riches américains et le personnel, les pauvres mexicains, est intelligemment amené. Bref une série divertissante qui se regarde avec plaisir.

Le standardiste

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Dans mon travail, j’ai régulièrement à gérer les appels entrants de Météo-France en plus de  traiter la logistique des sites, le courrier, les achats et les contrats pour dix centres. Je reçois des appels venus de l’interphone de la porte d’entrée au standard des différents sites sous notre responsabilité sans parler des fournisseurs et entreprises avec qui nous travaillons.

Voici quelques morceaux choisis de ces appels improbables :

Bonjour, du lambris est tombé sur ma tête ce matin. Ça doit être un tremblement de terre. Vous avez enregistré une secousse sismique à Montbéliard ce matin ?

Bonjour, il y a des avions qui diffusent des produits dans l’atmosphère, je vois leurs trainées dans le ciel. Ce sont des nanoparticules ?

Bonjour, je vous appelle pour une enquête judiciaire. Nous voulions savoir si le sol était suffisamment glissant la nuit du ../.. pour permettre de trainer un corps de quatre-vingt kilos sur une dizaine de mètres ?

Bonjour, c’est le facteur ! C’est pour un recommandé.

Bonjour… heu voilà, c’est la mairie qui m’envoie vers vous parce que mon assurance m’a demandé de prouver que le vent avait soufflé fort hier soir. Désolé de vous déranger mais, enfin, c’est que mon toit s’est envolé.

Bonjour, je me marie dans six mois et je voulais savoir s’il pleuvra entre 16h et 20h ce jour là, on voudrait installer des tonnelles dans le jardin.

Bonjour, c’est l’plombier. Qui s’est ? C’est l’plombier.

Bonjour. Dites, votre réchauffement climatique c’est des conneries. Vous avez vu comme ça caille se matin.

Bonjour, je suis élève de troisième et je voudrais faire un stage en entreprise chez vous, de préférence à partir de demain matin.

Bonjour, je me présente, M. Machin de la société xxx, nous vendons des thermomètres d’extérieur qui donnent aussi la météo. Est-ce que je peux passer vous présenter notre gamme de produits.

Salut, c’est Marcel, elle est où Ginette ?

Bonjour, ma maison est fissurée depuis le tremblement de terre d’hier. C’est à vous qu’il faut s’adresser pour les réparations ?

Bonjour, vous avez regardé dehors, il y a un magnifique arc-en-ciel. C’est beau !

Bonjour, c’est monsieur Truc. Monsieur Truc j’vous dis ! J’appelle pour votre station. Oui la station météo ! Laquelle ? Ben la votre. Où quelle est ? Ben à Rennes bon dieu ! Comment ça c’est pas chez vous ? J’suis où alors là ? À Strasbourg ? Ben merde alors !

Bonjour, je vous appelle pour un projet d’étude sur la spatialisation des vitesses de vents à cinquante mètres via une méthode similaire au krigeage avec une maille de deux-cent mètres intégrant le relief avec un modèle numérique de terrain d’une résolution du kilomètre. Pourriez-vous me communiquer le biais moyen de la mesure de vos capteurs de vent sur la région Grand-Est depuis dix années ?

Bonjour, ça va durer longtemps ce temps pourrit ? Nan parce que y en a marre de ce temps de merde, faites quelque chose bordel ! Feignants de fonctionnaires !

Bonjour, c’est le directeur. C’est quoi déjà le code de la porte ?

Alors non, Météo-France ne mesure pas les secousses sismiques. Les prévisions, ne vont pas au-delà de quinze jours. Ne confondez climat et temps qu’il fait. Les trainées dans le ciel derrière les avions sont des cristaux de glace, pas des nanoparticules. Nous avons déjà spatialisé les vents sur toute la France en intégrant le relief. Oui un arc-en-ciel c’est beau, mais ce n’est pas la peine de nous narguer avec ça quand nous sommes dans la brouillasse depuis trois jours. Pour les attestations d’intempéries, allez sur meteofrance.com. Et oui, c’est payant. Enfin non, Ginette ne travaille définitivement pas chez nous !

Les enfants de la télé

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Dans un coin du salon, j’ai installé une table ronde bancale. Dessus j’ai posé un écran plat, un clavier, une souris, une station d’accueil, plein de câbles, un smartphone et une calculette. 

L’ordinateur portable branché à la station d’accueil démarre mais avant de m’identifier, je passe en mode avion, sinon j’en ai pour un quart d’heure d’attente, le temps que je m’identifie sur les serveurs du travail. La calculette permet d’établir une connexion VPN sécurisée, et je peux alors pointer puis consulter ma messagerie. C’est l’heure de boire un café serré avant de me plonger dans les problèmes quotidiens insolubles.

Je travaille sur une copie de fichiers synchronisés depuis un serveur. Quand je reviens en présentiel, Windows les met à jour en gérant théoriquement les conflits de versions. En pratique c’est le bazar le plus total. 

Par chance les applications principales que j’utilise sont accessibles via le réseau en VPN, bon à petite vitesse et sur un seul écran mais c’est mieux que rien. 

Tous les appels du standard arrivent sur mon smartphone, même l’interphone de la porte d’entrée. Quand quelqu’un sonne à la porte du centre, à trois kilomètres de chez moi, je ne peux pas grand chose pour lui. 

Lorsque qu’il y a un problème à résoudre, je lance une conférence à deux ou trois, et c’est toujours à cet instant que le téléphone sonne. 

Il s’agit généralement d’une personne mécontente du temps qu’il fait. 

Nombre d’agents avec qui je dois travailler ont oublié de basculer leur fixe sur le numéro mobile et faute d’annuaire adapté, ils deviennent injoignables par téléphone et malheureusement aussi par mail. Le télétravail rend invisible, indisponible aussi.

La machine fonctionne au ralenti. Les documents papier attendent mon passage trois fois par semaine pour être gérés. Courrier, factures, devis, contraventions, formulaires administratifs, car si nous travaillons en dématérialisé le plus souvent, certains font de la résistance ou ne maîtrisent pas la signature électronique.

Tout prend du retard. Certains procrastinent. D’autres qui s’entassaient sans masque dans les bureaux réclament des mesures sanitaires plus strictes que celles misent en place. Les gens ont peur, en ont assez.

Les Mardi et Vendredi, je reste en robe de chambre jusqu’à point d’heure, traitant les problèmes à distance, chattant avec mes collègues, rageant de ne pouvoir accéder à certains documents. 

Les autres jours, j’emporte dans le sac à dos l’ordinateur portable pour rejoindre mon bureau et ses maquettes de fusées. Des couloirs désertés sans pause café, blagues débiles, où on gère au mieux la crise faute d’avancer. Ces jours là, je scanne tous les documents à fournir aux services administratifs et prie pour qu’il ne soient pas trop lourd pour nos outils informatiques.

Les factures de chauffage et d’électricité vont grimper en flèche et ma productivité s’effondrer. Mes collègues me manquent déjà. Pour l’instant ce n’est que pour trois semaines, mais souvenez-vous en 2020, ça ne devait durer qu’un mois…

Nancy Reims Troyes

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8:00-10:00 Strasbourg Nancy – 15:00 – 17:00 Nancy Strasbourg

7:30-09:00 Strasbourg Reims – 15:00-16:30 Reims Troyes

14:00-15:30 Troyes Reims – 17:30-19:00 Reims Strasbourg 

Trois journées d’une semaine ordinaire en plein réchauffement climatique et mille kilomètres pour gérer des sites sur lesquels plus personne ne s’occupe de rien. 

Après les années décentralisation voici les années restrictions. Les centres perdent leur autonomie et leur agents peu à peu. Ils restent tout de même ouverts avec personne à bord pour garder le cap.

Les effectifs baissent et la zone de responsabilité augmente, dix bâtiments dans un rayon de 450 kilomètres. C’est la tournée des grands ducs, il faut visiter nos implantations une par une pour vérifier que tout va bien. Les chefs de service travaillent à Strasbourg, Paris ou Toulouse et les agents à plus de 500 kms d’eux.

Changer une ampoule devient un casse tête, prendre rendez-vous avec un entrepreneur une mission impossible. 

Les agents sur place ne sont plus de notre responsabilité contrairement aux locaux qu’ils occupent. Sur place, personne ne veut se charger de rien. « Je travaille pour Toulouse moi, ce n’est pas mon problème. », « Machin ne fait rien alors je ne vois pas pourquoi j’aiderai. », « C’est votre problème, pas le mien. ». 

N’empêche que ces personnes là sont dans nos locaux et se plaignent lorsque quelque chose va de travers.

Il faut alors prendre la voiture, le train, l’avion pour un rendez-vous avec un électricien, un plombier, un serrurier puisque personne sur place ne veut aider et que souvent les bureaux sont vides.

Nancy 10:00, la femme de ménage prend peur lorsque je déboule dans le centre désert. 

Reims 09:00, l’équipe au grand complet (trois personnes pour 120 m2) m’accueille en sauveur.

Troyes 16:30, deux agents assez spéciaux s’inquiètent de ma présence dans leur bâtiment bordélique où rien n’a été rangé depuis ma dernière visite.

Il faut vérifier les extincteurs, changer les ampoules, commander des détecteurs de fumée, jeter les meubles hors d’usage, vérifier le ménage, écouter les doléances, prendre rendez-vous avec des entreprises, étudier l’installation de bornes de recharge, livrer du gel hydroalcoolique, vérifier le parc automobile et essayer de responsabiliser les locataires. Mission Impossible.

On se veut exemplaire au bilan carbone en achetant des véhicules électriques et, grace aux réductions d’effectifs on doit traverser la moitié de la France en véhicule thermique pour effectuer un travail qu’une personne sur place pourrait effectuer. Joli calcul ! Officiellement la masse salariale baisse et on électrifie le parc automobile, économie, écologie, officieusement on dépense plus en prestations externes et déplacements et on pollue plus car les voitures qui disposent encore d’une autonomie suffisante, sont de vieux diesel Crit’Air 3 ou 4.

Nous avons tout compris.

Le nouvel alphabet

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AE, BC, BL, CA, EJ, HT, OS, CA, OS, RAE, moi y en avoir parler comptable. 

Je découvre depuis peu un nouveau monde à la pointe du progrès, où l’initiative est encouragée et la simplification une règle d’or.

Je découvre également l’omnipotence de l’agent comptable public qui fait la pluie et le beau temps sur les administrations. 

L’achat public n’est déjà pas une mince affaire avec ses contraintes sans fin, ses règlements sur les marchés, mais sous le joug de l’agent comptable, c’est simplement l’enfer.

C’est l’agent comptable qui donne son feu vert pour payer chaque facture et comme il est tee tenu personnellement et financièrement responsable de toute erreur ou malversation, il pinaille pour un rien. 

Le RIB n’est pas rattaché au contrat ? Il réclame un  Certificat Administratif. L’agence comptable change ? Il exige un Ordre de Service. La seule pièce du marché est un devis signé ? Il lui faut la preuve que le devis signé vaut pour contrat. Le renouvellement du marché est implicite ? Il demande un document faisant foi dudit renouvellement. Les factures arrivent mensuellement au lieu de trimestriellement ? Il exige un avenant au contrat.

Nos prestataires sont théoriquement payés sous trente jours à condition d’avoir déposé leurs factures sur le portail Chorus Pro à temps. Mais c’est sans compter avec l’humeur de l’agent comptable, la bonne volonté du centre service partagé et la rigueur du prescripteur.

J’hérite d’années de contrats signés par un prescripteur qui était également l’agent comptable. Toutes  ses commandes passaient puisqu’il les validaient et payaient lui-même. C’était magique.

Aujourd’hui mon comptable est à Paris et met le nez dans tout nos contrats, des centaines de conventions passées avec autant d’entreprises. Et rien n’est dans les clous. Chaque facture est rejetée pour cause de RIB, d’échéances, de numéro de contrat, d’adresse, de document non signé, de facturation,  d’argent insuffisant sur un compte, d’engagement juridique inconnu. Des factures qui, il y a peu, passaient sans problème.

Je suis un scientifique, parachuté aux finances. Mes compétences comptables se limitent à crédit débit, surtout le second avec la carte bleue. Et depuis juillet je dois apprendre un nouvel alphabet à deux lettres composé d’Ordre de Service, d’Engagement Juridique, de Certificat Administratif, de Crédit de Paiement, de Bon de Commande et autres noms barbares qui cachent simplement des documents souvent inutiles qui servent à rassurer mon Agent Comptable.

Je passe mes journées à rédiger ces documents, à les faire signer et à les envoyer alors que je devrais planifier et suivre les entretiens des dix sites du Grand Est, gérer le parc automobile que notre direction veut électrifier, les achats pour cent-cinquante agents et préparer le budget 2022.

Désabonné

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Dans la vie j’utilise six boîtes aux lettres. Quatre pour le travail, deux privées. Les six sont ouvertes en même temps sur mon navigateur web et les notifications pleuvent sans cesse. 

Celles du travail sont peu bavardes hormis les harangues syndicales qui tombent plusieurs fois par jour. Sur les deux boîtes privées, celle à mon nom possède une activité raisonnable, musique, expéditions de colis, factures et devis, mais la seconde, celle dédiée au webzine Neoprog, connaît une activité frénétique. Sur cette boite arrivent toutes les promotions, les annonces, les demandes de contact, les notifications du webzine, les concerts, les prochaines sorties d’albums, les commentaires des lecteurs et fatalement une tonne de spams. 

Cela représente une cinquantaine de messages par jour qu’il faut trier, lire et auquel il faut parfois répondre. Comme Neoprog ferme ses portes vendredi prochain, je me suis lancé dans une vaste opération de désabonnement généralisée. 

Le plus simple fut de me désabonner de la plateforme Haulix sur laquelle arrivaient de nombreuses promotions et newsletters. Il a fallu ensuite me désabonner manuellement d’autres listes et envoyer un message à quelques contacts qui travaillent encore à l’ancienne, sans liste de diffusion. 

Cela m’a pris plusieurs heures, mais je voulais faire les choses dans les règles et ne pas juste supprimer l’adresse mail du webzine afin de ne pas saturer les serveurs internet de requêtes inutiles.

Aujourd’hui je ne reçois presque plus rien dans cette boîte et ça me fait tout drôle. Mes soirées sont soudain bien vides. Je peux m’installer dans le canapé et écouter un vinyle sans être interrompu par une notification Gmail, Facebook ou Twitter. 

A la fin de cette semaine, je fermerai mes comptes Twitter, Facebook, Gmail et Instagram avec soulagement, ne conservant qu’une adresse mail et un compte Twitter perso, sans parler du compte Flickr sur lequel je publie mes photographies bien entendu. Si vous voulez encore avoir de mes nouvelles, il faudra passer par là ou venir sur ce blog.

Après m’être vautré dans les médias sociaux, je vire à l’ascétisme. Mais que voulez-vous, c’est ma nature. Le blog va survivre à cette hécatombe numérique, du moins tant que cela m’amusera, juste pour le fun, sans contrainte d’aucune sorte, sans équipe, sans pression, sans audimat, une manière de repartir à zéro et d’explorer de nouvelles choses.

Virtualisé

Avec l’épidémie de COVID-19, l’être humain, d’ordinaire créature hautement sociale, a du se réinventer très rapidement. 

Les réunions et les cours se déroulent via écrans interposés, les médecins consultent à distance, les apéritifs entre amis deviennent virtuels, les concerts sont diffusés en streaming, les achats comme les courses se commandent via internet, le sport se fait dans le salon.

Nous sommes rentrés dans une ère numérique quasi absolue. Les rares contacts humains qu’il nous reste sont avec nos proches, les livreurs et la boulangère, tous masqués. Nous parlons à nos amis, nos collègues, notre famille via SMS, conversations téléphoniques, messageries vidéo et même plus par courrier postal. Nous assistons à des spectacles « vivants » en robe de chambre devant notre téléphone ou ordinateur, en direct ou en différé, mettant en pause le temps d’aller boire un verre ou de vider sa vessie.

Le monde est devenu fou mais avions-nous d’autres choix sinon mourir en masse ? 

Et si un jour l’épidémie cesse enfin, et que nous soyons tous immunisés, que va devenir cette génération sacrifiée ? Saura-t-elle revenir à la vie d’avant ? Retrouver les amis, voyager, se déplacer pour aller au théâtre, au cinéma, aux concerts ? Supportera-t-elle encore les contraintes des horaires des spectacles, les désagréments des salles bondées, la promiscuité avec les autres ?

Je me suis aperçu que le confinement ne m’affectait pas tant que ça. Certes mes rares amis me manquent mais je ne les voyais pas si souvent que cela auparavant. Je n’allais jamais au cinéma, ne sortait pas du restaurant ou dans les bars, commandais déjà beaucoup sur Internet. 

Les concerts que j’aime tant sont hélas à chaque fois une telle épreuve pour mon organisme que je me satisfais assez bien de les regarder à l’heure que je veux, confortablement installé dans un fauteuil, sans la route et la fatigue. J’aime bien travailler avec peu de monde dans les bureaux et les poignées de mains hypocrites comme les embrassades enrhumées ne me manquent pas. Et le couvre-feu n’impacte pas la vie déjà très virtualisée. Passé 18h je sors rarement.

Ce qui me manque le plus aujourd’hui c’est de me promener à la campagne sans masque, devoir choisir entre voir et être embué ou vivre dans le flou. Ce qui me gêne ce sont les regards des autres promeneurs que je croise, ce regard inquiet que nous avons tous face à un inconnu. Ce que je déteste c’est l’odeur du gel hydro-alcoolique poisseux sur mes mains les rares fois où je fais du shopping en ville et l’état de ma peau après trois boutiques.

La bonne nouvelle, c’est qu’au rythme actuel de cinquante vaccinations par jour, nous resterons dans la même situation jusqu’en l’an 5300, du coup nous avons tout le temps nécessaire pour nous préparer à un retour à la normalité.

A quoi ressemblera le jour d’après ? Je n’en sais rien. D’autres générations ont connu la famine, la peste, la guerre, une période glaciaire et se sont relevées alors gardons espoir.

N’empêche, j’aimerais bien boire une bière avec Domi ou Franck au comptoir de chez Paulette entre le soundcheck et les premières photos de la soirée, même si le lendemain je dois saturer mon cerveau de triptans pour ne pas souffrir me martyr et vomir mes tripes.

Le Test

Un matin je me suis réveillé avec un petit mal de gorge de rien du tout et le nez congestionné, rien de grave, le premier signal grippal de l’année.

Mais cette année, nous sommes en 2020, et quand des fous ne décapitent pas des fonctionnaires, la COVID-19 se charge de régler leur compte.

Alors, pas question de me présenter au travail en toussotant, je serais immédiatement confiné dans une pièce close, isolé de mes collègues et sans café, en attendant qu’un haut fonctionnaire décide de mon sort. 

J’ai téléphoné au médecin qui m’a invité à répandre mes microbes et peut-être virus dans son officine et à les partager avec cinq autres patients. 

Tension check, température check, respiration check, gorge, pas check. Bon c’est vrai la gorge me gratte un peu et je toussote. Sirop, corticoïdes, Doliprane, arrêt maladie. Arrêt maladie pour un rhume ? Oui car avant de retourner au travail je vais devoir passer un test.

QI ? Non PCR. Vous savez le coton tige que tout le monde redoute d’avoir dans le nez. Même pas peur, je l’ai déjà eu dans la bite. Le médecin m’arrête deux jours, le temps d’avoir les résultats du test PCR.

Vous avez entendu notre gouvernement vous aussi, priorité aux personnes symptomatiques. Bon. Je téléphone au laboratoire près de chez moi et on m’envoie bouler vers le site de logiciel libre docto. Heu… et si j’avais pas Internet moi ? J’essaye un autre laboratoire plus éloigné, pareil. Je réessaye en disant que je suis malade et que j’ai une ordonnance, pareil, pareil, pareil. Alors je me connecte sur Doctolib et découvre que la dernière fois que j’ai utilisé ce site, c’était pour ma défunte mère. Ça sent le sapin tout ça. 

Je m’escrime pendant un quart d’heure pour modifier ce compte et en désespoir de cause, devient Herveline agée de quatre-vingt-sept ans et morte depuis quatre ans. Bref. Là je découvre alors les disponibilités de rendez-vous à moins de vingt kilomètres de chez moi. Dans six jours, pas avant ! 

Sérieusement ? Mais je suis prioritaire parce que malade et avec une ordonnance et que je vais peut-être mourir de troubles respiratoires (le rhume) dans la nuit. Docto machin s’en fou comme les labos. J’ai dû mal comprendre le président où alors lui a dû mal comprendre sa ministre de la santé ou bien ils se foutent du monde ou c’est le bordel le plus total.

Je trouve tout de même un laboratoire d’analyse à plus de vingt kilomètres, paumé dans la cambrousse, qui peut me prendre dans l’après-midi, miracle ! Un gros quart d’heure de voiture dans le potage et me voila à me fourrer des contons tiges dans les narines, quelle chance !

Mais imaginons que j’ai été au RSA, sans voiture, sans abonnement Internet, parce que je n’arrive déjà pas à me loger, me chauffer et me nourrir décemment. Comment aurais-je fait monsieur docto démerde-toi ? Certains pointent du doigt le fait que le virus frappe principalement les classes sociales défavorisés, pourquoi est-ce que ça ne me surprend pas ?

Au moment où je publie ces lignes je viens d’apprendre que je sauvé. Je m’en doutais un peu aussi parce bon voila, j’ai un rhume. Je vais pouvoir retourner travailler et répandre ma crêve parmi mes collègues afin qu’ils expérimentent à leur tour l’efficacité de notre système sanitaire de crise. Bon courage les potes !