Ma vie en Zelda

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Ma vie, c’est un peu celle du célèbre personnage de Nintendo.

Je recherche des sanctuaires (sites pour installer une station de mesure) à l’aide de ma tablette sheikah (GOOGLE Earth, GPS), à chaque fois une nouvelle épreuve m’attend (mais à qui est ce terrain, où est l’électricité), je combats des monstres (les entrailles de l’administration), je parcours le monde à cheval (Clio, Kangoo), je vole en para-voile d’un sommet à une vallée (Strasbourg/Toulouse), je grimpe aux sommets des tours pour cartographier la région (classification de station aux jumelles), je dépense des rubis pour mieux m’équiper (des bottes, une batterie de PC, essence de la Clio), je dors à ma belle étoile ou dans rares auberges (nuitée à 39€), je mange au coin du feu (picnic dans la voiture sous la pluie battante), j’affronte des boss tous puissants (chef, adjoint, directeur, PDG) et tout ça pour quoi me direz-vous, pour passer le temps, pour récupérer des cœurs, des rubis et surtout parce que j’ai été programmé pour ça.

Je l’avoue, j’ai replongé dans Zelda Breath of the Wild. J’étais bloqué, à poil, sur une île remplie de monstres depuis des mois, jusqu’au moment où je me suis décidé à venir à bout des bestioles et passer à la suite. Un passage de l’aventure sans sauvegarde, pour lesquel vous gagnez quelques malheureux rubis et perdez souvent la vie. Après cette victoire éclatante je suis arrivé chez les piafs et dans la foulée j’ai vaincu le méchant boss, et de deux. Me voila maintenant bloqué à nouveau dans un sanctuaire à affronter l’épreuve d’extrême force où j’échoue lamentablement étant donné mes réflexes de moule intoxiquée.

Patience petit Link, tu y arriveras. En attentant, continues d’arpenter l’Alsace dans ta Clio à la rencontre d’autres voyageurs qui te guideront dans ta quête climatologique.

De belles personnes

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Des années durant, j’ai passé mes journées face aux ordinateurs, seul, avec un téléphone désespérément silencieux à côté de moi.

Je recevais des emails de demande production de commerciaux situés à quatre cent kilomètres de mon bureau, je ne savais rien du client, ni de ses attentes, et bien souvent je me rendais compte de l’absurdité de ce que je fabriquais.

Mais consigne était donnée, “interdiction de contacter le client”, il fallait passer par le commercial, et le commercial s’en moquait, il avait vendu un produit, son travail était terminé. J’étais très seul. Je lançais la production, envoyais la commande, notifiais le commercial de la tâche terminée et passais à la demande suivante. Le temps modernes.

Aujourd’hui je suis sur le terrain, je vais à la rencontre des gens, de ces êtres humains qui sur nos machines ne sont que des numéros. Je prends le volant le matin, parcours l’Alsace sur des routes peu fréquentées, arrive au milieu de nulle part et sonne à la porte d’inconnus avec qui je vais faire connaissance.

Il y a des rendez-vous très impersonnels, des gens pressés et puis il y a ceux qui vous accueillent, curieux de vous connaître, désireux de parler, de partager leurs passions avec vous.

J’ai rencontré un astronome amateur qui pourrait être mon père. Le garde champêtre d’un village au fond d’une vallée, qui n’a pas son certificat d’étude et qui pourtant a fabriqué seul, plusieurs télescopes et qui scrute le ciel profond lors des nuits étoilées. Un passionné, qui, avec des matériaux de récupération, à assemblé une monture anglaise portant cinq instruments, du 150 au 400 mm, pour un poids total de deux tonnes.

J’ai été chez un bricoleur fou, qui a bâti sa propre maison de ses mains, qui collectionne les légos dans une vaste salle de jeu et répare, dans son atelier, toutes les machines qu’on lui apporte.

J’ai discuté avec un chasseur d’orages, un passionné de météorologie, avec sa station de mesure au fond de son jardin, aussi bien entretenue que les nôtres, voire mieux, qui dès que le temps devient menaçant, grimpe dans sa voiture, et part à la poursuite de cumulonimbus, dans l’espoir de voir une tornade ou de photographier des éclairs.

J’ai vu un radio amateur, avec ses antennes qui hérissent le toit de sa maison, paraboles, multibandes, HF, équipé de trois stations de mesures météorologiques et qui, dans une galerie de son jardin, mesure les oscillations de la croûte terrestre pour le compte du CNRS. Et lorsque les ondes sont muettes, que la terre ne bouge pas, il sort un petit télescope pour parler aux étoiles.

J’ai admiré le potager fabuleux d’un retraité, ses salades croquantes, ses oignons nouveaux, ses plants de tomates prometteurs, ses allées binées sans l’ombre d’une mauvaise herbe.

J’ai discuté avec de vieilles personnes d’une rare gentillesse, qui vivent simplement, coupées du monde, loin de l’Internet et de la téléphonie 3G, qui prennent encore le temps de parler des choses simples de la vie.

Le bureau et son ordinateur ne me manquent pas même si les journées sont plus fatigantes. Chaque semaine, je prends la route, rencontre des personnes en chair et en os, auprès desquelles je m’enrichis et redécouvre mon humanité perdue.

Ubique

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Je ne vais pas vous parler d’un célèbre roman de Philipp K. Dick aujourd’hui, je vais vous parler de mes problèmes. Vous doutiez-vous que j’avais des problèmes ? Si vous suivez ce blog, vous avez la réponse depuis longtemps. Pour les nouveaux venus, jugez par vous-même.

Je suis totalement débordé. J’ai un travail très prenant qui me conduit sur les routes de la région Grand Est plusieurs fois par semaine, de l’autoroute au chemin forestier en passant parfois dans des chemins agricoles, j’ai une famille, deux ados bougons, une épouse fantasque, plusieurs passions et je gère un webzine de rock progressif.

J’ai sur le feu quatre-cent-cinquante photographies que je n’ai même pas prises à développer, une interview franco-anglaise-espagnole de trente minutes à retranscrire en anglais puis à traduire en français, une autre à préparer, deux chroniques de rock progressif à finaliser, plusieurs albums à écouter, des textes à relire, d’autres à publier, des promotions à écouter/trier/jeter, des chroniqueurs fatigués à remotiver.

Si j’étais plusieurs, je pourrais traiter mon travail, le webzine, ma famille, le ménage, les courses, le potager, la photographie de grenouilles, les concerts, la préparation de l’anniversaire de ma femme, les repas chez les amis, les concerts classiques, metal et progressif, les livres à lire, les films à voir, le shopping, mon nouveau reflex et mon sommeil sans problème.

Mais je suis un. Tant mieux d’ailleurs, parce que sincèrement je ne supporterais mes doubles. Je suis certain qu’ils me laisseraient le travail rebutant, car je connais bien l’original. Ils critiqueraient ce que je fais, fanfaronneraient sur le blog au lieu de se consacrer à 100% à leur activités et pire que tout, ils seraient comme moi, imbus, prétentieux, grognons, migraineux, distraits, pénibles.

Je suis certain que eux aussi voudraient des doubles. Mettons que je me dédouble deux fois, un photographe, un chroniqueur et moi, qu’ils fassent de même à leur tour le lendemain, nous serions déjà sept en deux jours, quinze en trois jours, trente et un à l’aube du quatrième jour… Non ce n’est pas possible.

Alors, je me laisse déborder, je fais mon travail du mieux possible, enfin j’essaye, la vaisselle pour ne pas manger sur la nappe qui est sale, je dors un peu parce que je suis épuisé et je prends du retard sur tous mes dossiers, chroniques, photos, lecture, cinéma, jardin. Le webzine fonctionne encore, mais de justesse. La maison est vivable, mais à la limite de l’acceptable. Les ados nous rappellent les urgences, l’argent pour manger, le paquet de céréales vide, les slips au sale, la caisse du chat qui sent très très mauvais. Avec un coupecoupe, je me rends dans le potager où des plantes carnivores dépérissent faute d’arrosage et claquent un coup de mâchoire sur mon passage dans un dernier sursaut avant de mourir. Les moutons courent le plancher du salon, la salle de bain est en chantier, les CDs s’empilent sur la platine, le disque dur déborde de fichiers RAW et ma boite mail ne désemplit pas.

Vous croyez que je me plains ? Alors vous n’avez rien compris à rien. J’adore ça, être au taquet, ne plus savoir où donner de la tête, être sollicité de toute part. J’ai alors la sensation illusoire d’exister, d’être utile. Avec une passion supplémentaire pour occuper mes nuits, je suis certain d’atteindre le Nirvana.

Les temps modernes

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Remplacez cent ouvriers méritants par vingt machines anonymes.

Cent ouvriers dont les salaires annuels cumulés payeront les vingt cerveaux de silicone qui les remplaceront. Cent ouvriers se levant à l’aurore, se couchant la nuit tombée contre vingt machines actives nuit et jour, minutes après minutes. Des employés dévoués, passionnés, certes pas infaillibles, mais palliant aux faiblesses du système par leur intelligence. Vingt robots obtus, sans discernement, répétant inlassablement le même travail.

Certains des ouvriers remerciés, accueilleront les machines dans leur foyer pour les remplacer, cruelle compensation…

Nombres de ces hommes et femmes étaient âgés, cela ne coûtait pas si cher de les laisser terminer leur carrière paisiblement. Au lieu de ça, la machine prend leur place, leur passion.

Ce sont les temps modernes, vous êtes dépassés, mais continuez de nous servir encore quelques avant que l’on vous jette.

Et si après tout cela, vous pouviez encore nous aider gracieusement, ce serait parfait.

Merci pour votre participation.

Bagage en cabine

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Cette semaine, je suis à Toulouse, pour me former à la classification de sites, activité que je pratique depuis bientôt six mois.

Cours théoriques, atelier pratique, me voila parti pour trois journées intenses au pays cathare. Au programme retrouvailles avec un ami d’adolescence perdu de vu (celui qui m’a fait passer d’AC/DC à Genesis), visite de ma nièce adorée qui étudie là bas, nuits solitaires dans une citée étudiante et repas à l’infâme restaurant administratif de la météo-pole.

Savez-vous ce qu’est une classification de poste ? J’imagine bien que non, c’est un travail très particulier. Celui-ci consiste à mesurer tous les obstacles qui se situent autour d’un site, afin de calculer les ombres portées sur les capteurs, les perturbations dans l’écoulement du vent, la rugosité etc… L’opération dure environ une heure si tout se passe bien. Pour se faire, nous utilisons un matériel de pointe : des jumelles laser militaires, un pied à niveau très stable de 1.50m de haut non déployé, un PC semi durci résistant aux chocs et aux intempéries et un appareil photo pour effectuer un panoramique ainsi que des images des quatre coins cardinaux. Un package coûtant deux fois le prix de ma Logan et qui rentre à peine dans son coffre.

Début janvier je reçois mon billet électronique Hop pour me rendre à Toulouse, décollage lundi à 6h30, retour jeudi à 8h35 avec un bagage à main. Trois jours à Toulouse, une brosse à dents, une console, deux livres, deux slips, deux tee shirts, ça devrait tenir dans la valise de cabine, tant pis pour le PC, je mettrai le webzine et le blog en veille.

Mais voila, lundi dernier, je reçois un message inquiétant de notre formateur : “N’oubliez pas d’emporter les jumelles, le trépied et l’ordinateur pour le stage.”. WTF ! Ni une ni deux j’appelle le gars qui me confirme qu’ils n’ont qu’un équipement à Toulouse (vu le prix cela peut se comprendre), que nous sommes douze, et que si nous travaillons chacun notre tour sur ce matériel, la journée de travaux pratiques risque d’être très très longue.

Résumons, j’ai droit à un bagage cabine et je dois mettre dedans une brosse à dents, une console, deux livres, deux slips, deux tee shirts, des jumelles laser, un PC semi durci, un trépied de 1.50 m et la connectique qui va bien. Cherchez l’erreur… Je peux rogner sur un slip, un tee shirt, la console et un livre, mais même comme ça, impossible de faire rentrer le matériel dans une valise de 52 x 30 x 21 cm. Que faire ?

J’en informe l’administratif débordé qui gère l’accueil, le courrier, les missions, les finances, fait office de secrétaire de direction et qui travaille toujours avec le sourire, un saint ! Il me dit “Oui oui pas de problème je m’en occupe.”.

  • Lundi soir, pas de nouvelles, “Oui, oui je ne t’ai pas oublié mais je n’ai pas eu le temps.” (tu m’étonnes).
  • Mardi soir : “Oui alors il me faudrait les dimensions et le poids de ton matériel.”.
  • Mercredi midi : “Oui, il faut que je vois ça avec l’agence Havas.”.
  • Mercredi soir : “Oui oui, je ne t’ai pas oublié mais Havas ne répond pas.”.
  • Jeudi matin à 9h00 caché derrière deux mètres de courrier : “Oh oui désolé, j’ai pas le temps, mais je te passe devant, sur la pile
  • Jeudi midi : “Il te fallait quoi déjà, une valise supplémentaire ?”
  • Jeudi soir, entouré de quatre personnes le sollicitant : “Tu finis vendredi à midi ? La vache faut que je me dépêche, je m’en occupe, promis.”
  • Vendredi matin : “Je finis le courrier et je traite ta demande.”
  • Vendredi 11h : “Je viens de leur envoyer un mail, généralement ils répondent vite.”
  • Vendredi 11h45 : je reçois cinq mails, un de Havas avec mon billet, quatre de Air-France avec les suppléments bagage. Le trépied coûtera 30€, la valise en soute 90€ , soit le prix de mon billet aller retour Strasbourg Toulouse… Hop là !

Hier à Toulouse, dans le froid glacial, sous des flocons, j’ai utilisé mes jumelles, mon trépied et mon ordinateur semi durci environ trente minutes avant de rentrer me réchauffer dans la salle de cours. J’ai encore les mains engourdies ce matin. Avec tout ça, j’avais oublié de prendre des gants pour travailler…

Chronique d’une mort annoncée

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Qui a lu le fabuleux roman de Gabriel Garcia Marquez, Chronique d’une mort annoncée, ou vu le film de Jim Jarmusch avec Johnny Depp ?

Dans les deux cas, ces histoires parlent d’un homme qui va mourir.

Alors rassurez-vous, je suis bien vivant, et je ne crois pas devoir mourir tout de suite. Par contre, quand je lis les compte rendus alarmants de nos syndicats et que j’écoute notre directeur quand ils parlent de notre belle administration, j’ai l’impression de me replonger dans l’univers pesant de Marquez.

Les gens du privé nous envient souvent, à raison, notre stabilité professionnelle. Certains s’imaginent que nous ne travaillons pas, d’autres que nous gagnons des millions. Dans ces légendes il y a du vrai et du faux comme toujours. Mais ce qui est certain, c’est que depuis quelques années, nous essuyons de plus en plus de tempêtes et que le navire commence à prendre l’eau.

Après les centres départementaux, régionaux, le rabot financier s’attaque à la planche des centres inter régionaux. Des services opérationnels remaniés de fond en comble trois fois en dix années, des métiers placés sur un piédestal puis jeté en pâture aux cochons, des clients essentiels devenus sans intérêt, des missions régaliennes piétinées, nous naviguons, ballotés de droite à gauche, selon les caprices du vents, et celui-ci ne souffle plus dans le bon sens.

Bien entendu il faut moderniser, simplifier, pour gagner en efficacité. Des économies sont également nécessaires, en personnel comme en moyens techniques, l’état nous l’a fait comprendre à maintes reprises. Notre décentralisation des années 80 est devenue un luxe, alors centralisons, pourquoi pas. Il est vrai que les outils numériques nous permettent aujourd’hui un travail autrefois impossible. Mais depuis quelques mois, nous naviguons à vue, changeant sans cesse de cap, sollicitant les agents sur des compétences en interne alors que l’on veut les voir disparaître à très court terme, portant aux nues des métiers qui vont mourir dans quelques mois.

La DRH nous invite à valoriser nos compétences passées, dans l’espoir que d’autres administrations pourraient être intéressées par notre profil. Elle nous encourage à quitter notre métier et à aller voir ailleurs. A demi mot, notre directeur avoue que tout ce qui compte, c’est d’afficher une diminution de cinq cent fonctionnaires, même si, au final, il est hautement probable que ce changement entraînera un surcoût budgétaire du fait de l’externalisation des métiers de l’informatique et de la maintenance. Le ministre demandait à ce que l’on abandonne des missions, notre PDG propose de toutes les conserver mais de serrer la ceinture de cinq crans. A l’horizon 2022, deux services réduits sur les six existants devraient subsister là où je travaille.

Nous savons, comme Bill Blake dans Dead Man, que nous allons mourir. Nous sommes gravement blessés et il nous reste quelques années d’agonie avant de succomber aux amputations successives de notre ministère de tutelle. Notre dernier voyage nous conduira peut-être dans l’ultime bastion des ambassadeurs du ciel, la citée cathare des maîtres nuageurs, mille kilomètres plus au sud. En attendant cet exode annoncé, nous regardons les bureaux se vider de le sang.

Seul

Encore un départ… Retraite, concours, mutation, les bureaux se vident et ne se remplissent plus. L’hémorragie ne semble pas connaître de fin. Combien ont quitté le navire cette année ? J’ai perdu le compte. Au sommet de la pyramide, les dieux égyptiens discutent des membres qu’ils vont amputer à la momie pour faire des économies de bandelette. Les discutions au café tournent plus souvent autour des problèmes de prostate que de la sortie du nouveau Star Wars, c’est un signe.

Vous me direz, je vois le verre à moitié vide. Les bureaux se libèrent, nous ne nous marchons plus sur les pieds et le travail se diversifie de plus en plus. En prime, chaque semaine ou presque, un pot de départ est organisé dans la grande salle commune, l’occasion d’évoquer les trente glorieuses de notre belle administration.

Après le règne de la décentralisation vient celui de la concentration. D’un centre par département dans les années Mitterrand nous sommes passé à un par région économique sous le règne de Sarkozy. S’ils tournent encore, leur destin est celé et d’ici cinq ans il ne restera que sept entités régionales et une centrale. De plus de cent-vingt sites il y a trente ans, il n’en restera bientôt moins de dix. Proximité avec l’usager vous dites ?

Il se peut que mon métier ne disparaisse début 2018, à moins que ce ne soit le commerce ou bien la recherche ou l’administration informatique. Les missions sont centralisées, les postes ferment.

Au menu du Palais Bourbon: cuisses de grenouilles.

L’âge des cavernes

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Il y a plus de quatre cent mille ans, des hommes et des femmes se serraient autour du feu pour affronter les nuits fraîches et silencieuses. Le froid n’était sans doute pas étranger à ce comportement grégaire, mais il ne faut pas négliger la peur du noir, des prédateurs et la de solitude. La survie passait par le groupe.

A l’ère de l’individualisme et de l’opulence, les être humains se sont isolés, chacun s’accaparant un espace et ne voulant plus le partager avec personne. Grace à la fée lumière, le chauffage central et la disparition des espèces animales dangereuses pour l’homo sapiens, les principales sources d’inconfort de l’être humain ont fondu comme neige au soleil.

Pourtant, depuis peu, les anthropologues notent un retour à un comportement antédiluvien chez une petite faction des êtres bipèdes pensants. A l’heure où les bâtiments se vident, ces êtres, doués de raison, profondément individualistes, voire égocentriques, resserrent leurs liens. Le chauffage central fonctionne toujours, la lumière brille autant et tous les prédateurs ont été décimés. Cependant, alors que les bureaux se vident et que chacun pourrait tirer profit d’un peu plus d’espace vital, les ronds de cuirs, comme des lemmings, se serrent dans des pièces exiguës, laissant de grand espaces vacants dans les locaux.

Quand ils se réunissent, ils se comptent… Ils sont, à chaque fois moins nombreux et toujours plus vieux. La faucheuse passe chaque semaine dans leurs rangs. Après l’extermination d’un sur deux, le nouveau programme prévoit un wagon de quatre-vingt-quinze âmes par an. A quand les douches au Zyklon B ?

Out Of This World

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Three hundred miles an hour on water
In your purpose-built machine
No one dared to call a boat

N’avez-vous jamais rêvé de vous trouver en bout de piste, de pousser les gaz à fond et de rouler sur le tarmac ? Allo Papa Tango Charly ! Moi j’en ai rêvé longtemps et le fantasme est devenu réalité. Ciel bleu quelques cumulus médiocris, visibilité supérieure à 10 km, CAVOK en termes d’avionique et de météo. Le moteur rugit, le capot se soulève, les roues mordent le béton et la machine fonce sur la large bande grise qui se perd à l’horizon. Deux silhouettes dans la tour me surveillent, au retour j’irai les saluer. Sur le bord de piste, entre le taxiway et le seuil 27, d’immenses tondeuses patientent sous le soleil que j’ai terminé mon accélération.

50m, 100m, 200m, la machine vibre, le vent souffle, le moteur bondit. 400m, 800m, un virage à gauche, l’herbe se rapproche dangereusement, la machine vacille.

Allô Papa Tango Charlie
Vous vous dirigez plein sud
Vers le triangle des Bermudes

1000m, je freine, les pneus crissent, le bolide passe du béton au gazon, ralentit puis s’immobilise près d’un enclos grillagé. Le moteur s’arrête, nous sommes arrivés. Les tondeuses reprennent leur valse lente, nous évitant prudemment. Les deux silhouettes dans la tour jettent un regard dans notre direction, pas de casse, tout va bien.

Je descends de l’habitacle, contourne le bolide, ouvre le coffre, sort l’ordinateur durci, le trépied, les jumelles laser, me voilà arrivé. La Clio de service est garée sur la pelouse, à côté de la station automatique, située entre un taxiway et la piste 27, en Lorraine profonde. Je suis au boulot.

2.50 m

Qu’arrive-t’il à une particule lorsqu’on lui applique une translation verticale uniforme orientée vers le bas ? La particule se déplace du point A au point B, A étant au dessus de B. Entre d’autres mots, la particule descend.

Généralisons cette translation à un nuage de points. Le résultat reste le même. L’ensemble des points se déplace d’une distance d(A,B), conservant la même organisation structurelle à l’arrivé.

Appliquons cette fois la même translation à un objet réel. La translation est alors contrainte par l’environnement de l’objet, la nature de l’objet (solide, liquide, gazeux), les obstacles l’entourant, ceux qu’il va rencontrer sur le chemin à parcourir et le milieu dans lequel va se déplacer l’objet. Le problème devient complexe.

Pour simplifier, commençons par un cube rigide flottant dans l’air et devant se déplacer de 2,50 m. Le cube va simplement se retrouver 2.50 m plus bas sans subir aucune déformation.

Maintenant, supposons qu’entre le point A et B, se trouve un obstacle. Par exemple une dalle de béton de 20 cm d’épaisseur. Notre cube, sauf s’il est immatériel, ne pourra plus suivre une ligne droite de A à B, faute de quoi il heurtera la dalle au bout de quelques centimètres. L’objet va donc devoir suivre un autre chemin pour accomplir sa translation.

Selon la configuration des lieux, le chemin à parcourir sera plus ou moins long et complexe voire impossible.

Imaginons pour notre exemple, que la dalle soit percée d’un trou à cinq mètres du point A. Ce sera notre point C. Ajoutons un point D à 2.50 m en dessous du point C pour traiter notre problématique. Le trajet de notre cube pour effectuer la translation sera donc le suivant : A-C-D-B soit une distance de 5.00+2.50+5.00=12.50 mètres pour une translation effective de 2.50 mètres.

Compliquons encore un peu. Notre objet n’est plus un cube, mais un ensemble de tissus souples, de fluides et de gaz. Lui aussi va devoir emprunter le trajet A-C-D-B pour effectuer sa translation. Les déplacements d’abord horizontaux puis verticaux et à nouveau horizontaux vont inévitablement déformer quelque peu son enveloppe et sa structure interne. Nous n’avons plus à faire ici à une structure cristalline basique mais à un assemblage complexe d’éléments. Notre objet, globalement sphérique au point A, risque d’arriver sous forme de galette au point B après avoir subit des accélérations transversales et une chute de 2.50 m. L’objet pourrait même ne pas résister à ce traitement et exploser au sol, au point D, avant même d’arriver jusqu’en B. L’expérience effectuée à Berkeley avec une tomate bien mûre en a fait la preuve.

Pour éviter ce risque destructif, imaginons une rampe partant du point C et rejoignant un nouveau point E situé en bas de celle-ci. Notre tomate devra alors suivre un nouvel itinéraire A-C-D-E-B, comprenant la longueur de la rampe (4.00 m). La distance d(E,D) se calcule avec le théorème de Pythagore a²=b²+c² (triangle rectangle) où a est la distance d(C,E), b la distance d(A,B) et c la distance d(E,B). 4²=2.5²+d(C,E)². Nous en déduisons que d(C,E)=3.12 m. et itinéraire A-C-D-E-B 5.00+4.00+3.12+5.00 =17.12 m. Nous sommes très loin des 2.50 m initiaux. Tout ça pour une tomate.

Et si notre objet était un homme ? Nous transformons la rampe en escalier. Le point A est un bureau situé à l’étage, le point B, un bureau situé juste en-dessous. Le trajet serait le même 17.12 m, une distance effectuée en quelques secondes sans se presser à pied.

Et si notre objet était un fonctionnaire ? Le point A son ancien poste à l’étage, le point B son nouveau poste au rez de chaussée. Pour aller de A à B en passant par C,D,E, la distance est la même, 17.12 m. Le temps pour effectuer ce chemin sera par contre nettement plus long. 7 ans d’attente au point A, 6 mois pour obtenir le droit de descendre, 30 secondes pour descendre et s’asseoir enfin au point B.

Question. Le fonctionnaire a t-il été affecté par cette translation verticale de A à B ? Il semble que oui.