De quel manière j’écoute de la musique

J’écoute beaucoup de musique. Je dis bien écouter et non entendre, car dès qu’il y a de la musique, quelle qu’elle soit, mon cerveau ne peut s’empêcher d’écouter. La musique est présente tout au long de ma journée, de différentes manières, sous différentes formes.

Il y a tout d’abord la musique zapping streaming. Je ne suis pas abonné à des plateformes de streaming qui exploitent les artistes. Apple Music, Deezer, Spotify, non merci. Le streaming c’est pour moi une poignée de secondes sur Youtube, Haulix ou Bandcamp pour juger de la pertinence de tel ou tel groupe ou album. Du travail en vérité. Car les promotions arrivent, venant de tous les horizons musicaux et il faut faire le tri entre le grain et l’ivraie avant de télécharger le matériel proposé.

Toujours en streaming, vient la musique découverte, lorsqu’un confrère recommande chaudement un disque. Le plus souvent ce sont plusieurs minutes consacrées à l’écoute attentive de quelques titres encore une fois sur YouTube ou Bandcamp.

Le streaming prend fin ici car je n’aime pas le streaming. Arrive la musique en boite de conserve. Je veux parler de mp3 promotionnel stocké dans mon smartphone afin de faire des choix pour la prochaine chronique. Un zapping plus approfondi, casque sur les oreilles pour ne pas rendre fous mes proches voisins.

Vient la musique chronique, celle que je vais écouter en boucle des heures durant. Elle commence souvent en boite de conserve, dans les transports, en ville et pendant ma pause déjeuner au travail. Elle se poursuit avec un ouvre boite, partant de l’ordinateur, elle se dépixellise dans le DAC, s’amplifie dans le Marantz et explose dans les Triangles. Elle se poursuit souvent en immersion dans le casque pour une exploration approfondie.

Il y a la musique atmosphère, celle qui m’accompagne pendant la lecture, le ménage, la cuisine, le développement de photos, la rédaction finale d’une chronique ou d’un billet de blog, une musique facile et connue qui donne un rythme à mon travail sans trop solliciter mon oreille.

Vient la meilleure musique, la plus rare aussi, la musique plaisir, celle que je m’offre souvent les dimanches pluvieux ou les jours de canicule. Cette musique se joue exclusivement sur chaîne hi-fi, à partir d’un CD ou bien d’un vinyle. Le plus souvent il s’agit d’un disque de la discothèque idéale ou des dernières acquisitions. Une écoute religieuse, assis dans le canapé avec le livret ou debout en mode air guitar selon l’humeur.

Il y a également la musique vivante, celle qui se fait de plus en plus rare. Une musique exigeante puisqu’elle demande ne nombreux kilomètres de voiture et souvent une nuit courte suivie de sa punition céphalée. Les concerts au son incertain, à la performance aléatoire et qui donnent un autre éclairage sur la version propre que propose celle de l’album studio. Parfois ce sont des concerts curiosité, parfois des concerts travail et plus rarement des concerts plaisir encore qu’il arrive qu’un live couvre les trois domaines en une soirée.

La musique jouée dans les pièces de la maison sollicite également beaucoup mes oreilles, le piano quart de queue qui s’entend jusque dans le jardin, le piano numérique dont seul le martèlement des touches résonne dans les couloirs, le violoncelle qui habille de ses basses vibrantes le plancher de l’étage.

Il ne faut pas oublier la musique pollution, celle du voisin, celle de l’attente téléphonique, celle de l’ascenseur, celle du restaurant, celle des voitures passant devant la maison fenêtres ouvertes. Cette musique là est insupportable mais je n’arrive pas à l’en extraire.

Enfin, plus rare, il y a la musique voiture, celle que j’écoute sur de longs trajets. La radio avec France-Musique si la programmation me plaît, sinon une fréquence au hasard, et quand il n’y a rien, je branche le smartphone pour m’accompagner sur la route.

En écrivant ces mots j’écoute une musique zapping devenue plaisir et atmosphère, un album écouté et réécouté, chroniqué, devenu un classique de la discothèque idéale, Satur9 & Indigo de My Arrival. Comme quoi la musique peut avoir plusieurs destins.

Le chien

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Nous vivons dans une maison de fou.

Au rez-de-chaussée, lorsque le piano ne résonne pas, la Hi-Fi prend la relève et si ce n’est pas la Hi-Fi, c’est le home cinéma. La machine à laver le linge, même en plein essorage, peine à couvrir le vacarme.

A l’étage la mini chaîne rivalise de puissance avec le piano numérique et le violoncelle.

Pour contrer ces nuisances sonores, notre fils aîné met un casque sur ses oreilles pour discuter avec ses amis. Ses éclats de rires et hurlements lorsqu’il joue en ligne couvrent parfois les notes du violoncelle.

Le petit dernier, qui n’aime pas la musique, son frère et ses parents, lorsqu’il n’en peut plus de cet enfer sonore, se défoule sur son sac de frappe, faisant vibrer les poutres de la vénérable habitation.

A droite vous entendez le zonzon des cordes frottées, à gauche la rythmique de la boxe et au milieu des hurlements de ténor.

Pour répondre à cela, le chat miaule d’une pièce à l’autre, grattant les portes si besoin est, afin de trouver un peu de réconfort dans une chambre calme et chaude.

Car en bas la chaîne passe du death metal au psychédélique en quelques secondes, se stabilisant une minute sur du krautrock et repartant de plus belle sur du punk.

La machine essore à mille-deux-cent tours minutes et se déplace en vibrant dans l’entrée. La cocotte minute siffle toute sa vapeur accumulée dans la cuisine, le bus de 19h fait trembler les poutres de la maison avant que les cloches du temple ne se mettent à carillonner et que le chien des voisins ne se lance soudain dans une série de hurlements démoniaques.

Alors furieux du dérangement, j’ouvre la fenêtre, le heavy rock jaillit hors de la maison comme une explosion de haine et je hurle au roquet de la fermer.

C’est vrai quoi, j’ai besoin de calme pour chroniquer.

Ma femme est musicienne

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J’écris ces mots pour tous les artistes que je côtoie et qui ne se rendent pas compte de ce qu’il sont réellement.

Ma femme est musicienne, elle joue de la musique. Sa vie tourne exclusivement autour de ses deux instruments, le piano et le violoncelle, les deux amours de sa vie. J’arrive en sixième position, après nos deux enfants et le chat.

Quoi de plus normal, ma femme est musicienne. Une pièce pour le piano quart de queue, une pièce pour le violoncelle, sans parler du piano numérique qui accepte de partager sa vie avec le violoncelle, gentil piano électrique…

Ma femme est musicienne et va toujours à l’école des musiciens, pour apprendre, pour rencontrer d’autres artistes, pour jouer. Elle use un professeur tous les trois ans en moyenne; un professeur de piano, un professeur de violoncelle, un professeur de musique d’ensemble. Le premier mois il est toujours formidable puis progressivement, dès la seconde année le plus souvent, il ne lui apporte plus rien, il est trop scolaire, il veut lui faire jouer des œuvres qu’elle n’aime pas. Des professeurs Kleenex.

J’ai de la chance car ma femme est musicienne. J’écoute tout plein de musique classique et elle m’apaise. Le piano et le violoncelle résonnent à toute heure dans la maison, avec en bonus la voix de l’artiste qui s’énerve toute seule, qui donne des ordres aux mains, qui peste contre la partition.

Ma femme est musicienne et a besoin d’amour, besoin qu’on la rassure sur son interprétation de Debussy, sur la transcription de ‘We Are The Champions’ de Queen pour piano et hurlements.

Ma femme est musicienne, elle passe son temps sur YouTube à écouter toutes les versions d’une oeuvre, même les pires, ça la rassure.

Ma femme est musicienne, ses humeurs sont comme la musique, certains jours wagnériennes, d’autres jours semblables à du Schumann. Allegro, adagio, pianissimo, double forte, en sol ou en fa, elle est imprévisible. Au plus fort de la tempête, soudain le vent se calme et le soleil brille quelques secondes avant l’averse de grêle.

Ma femme est musicienne, elle aime la musique d’ensemble. Mais pour la musique d’ensemble il faut être au moins deux. Et avec qui jouer, lorsque l’on consacre sa vie à la musique ? Des amateurs éclairés qui consacrent deux heures par jour minimum à leur instrument ? Soit ils n’ont pas le niveau, soit ils sont trop forts, soit il ne sont pas assez disponibles ou bien ne s’intéressent pas à la musique française du début du vingtième siècle. Ma femme aime la musique d’ensemble mais joue le plus souvent seule ou accompagne au piano des enfants en première année de violon.

Ma femme est musicienne mais n’aime pas se produire devant un public. Chaque audition est une torture, un peu pour elle, énormément pour nous, surtout durant les quinze jours qui précèdent l’exercice.

Ma femme est musicienne, elle joue avec d’autres musiciens. Des artistes fragiles, sensibles, un peu fous, qui sacrifient à leur art, travail, temps libre, richesse et famille. Tout l’opposé de mon épouse.

Ma femme est musicienne et je ne pourrais vivre sans ma musicienne.

Le violon d’Ingres

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Mon épouse joue du piano depuis de longues années. Elle en joue d’ailleurs plutôt bien vu ses petits doigts boudinés. Méprisant Mozart, Beethoven, elle leur préfère des compositeurs plus audacieux comme Liszt, Scriabin ou Debussy d’où ma passion pour ce répertoire peu classique. 

Non contente de jouer plus d’une heure par jour sur son quart de queue et piano électrique, elle s’est essayée également à l’alto puis dernièrement au violoncelle. L’alto fut un fiasco et les notes du violoncelle providentielles. 

Encore fallait-il trouver violoncelle à son pied et l’affaire ne fut pas simple : trop grand, trop large, trop court, trop épais, trop moche, trop cher. 

Pour faire ses gammes, ma chérie en a acheté un premier, bas de gamme, puis un second en Angleterre (à peine mieux), a emprunté celui d’un prof haut de gamme, puis s’est décidé à en faire fabriquer un chez un artisan chinois. L’investissement semblait hasardeux (il est toujours compliqué de traiter avec la Chine, demandez à Trump vous verrez) mais le violoncelle était fait main. Un montagnana, gravé au dos. Après quelques hésitations (un risque à trois zéro tout de même), des tribulations douanières épiques, l’instrument arriva à la maison, en parfait état, mais démonté. Un bien bel objet en vérité mais totalement inutile en l’état.

Ma femme candide, alla chez un luthier pour finaliser l’assemblage. Ce qu’elle ignorait, c’est que certains luthiers font comme elle, commandant en Chine des violoncelles qu’ils améliorent un peu chez eux et revendent trois fois plus cher ensuite. Grace à son charme fabuleux, l’artisan de mauvaise grâce, monta les cordes, le cordier et le chevalet, reconnaissant au passage que l’instrument était de belle facture.

Un violoncelle est un instrument très encombrant et fragile. Pour le transporter, il faut absolument une boite, une boite à la bonne dimension, solide pour résister aux chocs, pas une housse souple. La quête de la bonne boite fut longue, très longue, fastidieuse. Choix du matériau, taille, poids, prix, couleur, plusieurs essais furent nécessaires à madame et son chinois. DHL, connu bien vite notre adresse, livrant ou emportant de gros cartons semblables à des cercueils, contenant d’abord des violoncelles puis des boites, de grosses boites, boites qui rentrent non sans mal dans la voiture.

Commença ensuite la course à l’optimisation. Optimisation vous avez dit ? Oui, car comme une voiture de course, il est conseillé de modifier les équipements de l’instrument pour obtenir un meilleur son. Tout commença par les cordes, des fils à linge hors de prix, de qualité certes mais au rendu sonore très différent selon les marques : Larsen, Spiricore, Pirastro, Kaplan et j’en passe. Mon épouse passa des heures sur le net, quand elle ne jouait pas, à trouver la bonne affaire : déstokage, fin de série, soldes, emballage abîmé. Elle a ainsi, petit à petit, commandé, parfois à l’unité, des cordes pour son nouvel instrument. 

Débuta alors le montage des cordes et la phase de test. Trop terne, trop métallique, trop cher, la configuration idéale fut l’objet de nombreux débats et écoutes, mon épouse se reposant sur mes seules oreilles pour procéder à ses choix (si elle savait la pauvre, qu’à force de trop de metal je suis devenu sourd comme un pot, enfin bon…). 

Elle fit remplacer le chevalet d’origine chez le luthier, les cordes étaient trop éloignées de la touche (oui les petits doigts boudinés). Vint ensuite le complexe débat sur la pique, laiton, fibre de carbone ou titane ? Elle a tout essayé pour finir avec une pique en titane recouverte de laiton, un objet pour le moins coûteux pour un bout de ferraille mais qui a renforcé la profondeur sonore du violoncelle, même moi, je m’en suis rendu compte, un vrai violoncelle pour jouer ‘Shadowmaker’ de Apocalyptica.

Le débat suivant tourna autour du cordier, des tendeurs, des vis, et après bien des tâtonnements elle s’en fit fabriquer un sur mesure avec des vis également en titane.
Tout était fin prêt, un violoncelle au top.

Oui mais non. Connaissiez-vous l’importance de l’archet pour le violoncelle, son poids, la position de son centre de gravité, son bois, son crin (pas celui d’une jument, elle pisse dessus) ? Toujours grace à la littérature internet, ma chérie s’est passionnée pour les archets. Aujourd’hui, après moulte expérimentations, ma femme possède de nombreux archets même si elle en a revendu plusieurs,  ils sont rangés dans un tiroir, derrière mes caleçons et mes chaussettes. Nacré, en permambouc, variant de quelques grammes seulement, ils ont en effet une grande influence sur le son restitué par l’instrument.

Après des mois de recherche, des commandes, des renvois, des enchères, des ventes, son violoncelle chinois est devenu une bête de course et le luthier un bon copain, qui lui trouve toujours de nouveaux accessoires hors de prix à vendre (des archets à quatre mille euros par exemple). Pour elle, il est disponible à toute heure. 

La prof de violoncelle de mon épouse lui envie son bel instrument qui sonne merveilleusement bien (normal, vous avez vu comme je suis bâti). Ma femme n’a plus qu’un sujet de conversation, son violoncelle. L’instrument d’abord timide, résonne aujourd’hui dans toute la maison, amplifiant les fausses notes de ma chérie, faisant fuir le chat terrifié par ses cris d’agonie.

Car voilà, si ma femme est musicienne, que son violoncelle sonne comme un moteur huit cylindres, elle n’en reste pas moins une débutante qui essaye pour l’instant de tenir la note juste.

La théorie des cordes

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Mon épouse est musicienne. Depuis son plus jeune âge, elle consacre l’essentiel de ses loisirs aux partitions classiques et ses doigts au clavier tempéré. Et comme toute pianiste qui se respecte, l’instrument dont elle a toujours rêvé de jouer est.. le violoncelle. Après avoir rempli la maison de pianos électriques, droits puis un jour un quart de queue, après avoir joué en soliste, en accompagnatrice, elle se décide, plus de trente années plus tard, à débuter au violoncelle. Il y avait bien eu quelques passades auparavant avec un violon alto, une chorale et une guitare, qui finissaient toujours par lasser mais depuis que le violoncelle est entré dans notre vie, le duo bat de l’aile.

Après avoir loué un 3/4 trop petit puis un 7/8, mon épouse commande un violoncelle bas de gamme en Chine, le reçoit, l’essaye et le renvoie. Une vraie casserole. Dans le même temps elle en achète un autre d’occasion et s’amuse à changer quelques composants de l’instrument, cordier, cordes, chevalet, archet, histoire d’étudier comment le son évolue. Elle passe même par la phase violoncelle électrique, par curiosité, rapidement satisfaite. Finalement, elle commande un nouvel instrument moyen de gamme, une fois encore en Chine, et reste sur ce produit (mais pour combien de temps). Achat, revente, bricolage, ma femme s’amuse.

Après avoir tâtonné quelques mois, la phase de l’optimisation débute. Elle passe chez un luthier pour modifier le chevalet, commande un nouvel archet avant de se lancer dans la théorie des cordes. Larsen, Kaplan, Chorda, Dominant… Il en existe toutes sortes et à tous les tarifs de 20 à plus de 300 € le jeu de quatre. Comme mon épouse ne veut pas ruiner le ménage, elle part à la chasse aux bonnes affaires sur eBay, LeBonCoin, PriceMinister, à l’affût de la moindre annonce de corde pour violoncelle.

Corde après corde, elle se constitue un jeu complet de Kaplan et de Larsen à prix raisonnable (déstockage, soldes, produit déclassé…). Le violoncelle, qui tout d’abord ne payait pas de mine, commence à sonner différemment avec son nouveau chevalet, ses cordes et de longues heures collé aux enceintes de la chaîne pour le faire ‘résonner’.

Mais, car il y a toujours un mais. Ma pianiste adorée, qui joue du Ravel, Debussy, Bach ou Chopin avec une relative aisance au un piano, n’a que quelques mois de leçons de violoncelle derrière elle, et même si le déchiffrage d’une clef de fa ou d’ut ne lui pose aucune difficulté, les notes inarticulées qui sortent du bel instrument effrayent le chat. Alors Kaplan ou pas, madame s’enferme dans la pièce la plus reculée de la maison, pour ne pas heurter les oreilles délicates de toute la petite famille.

Mais si la vérité était ailleurs ?

En cachette, je me suis rendu dans son boudoir secret. J’ai glissé l’instrument tiède entre mes cuisses nues, pris l’archet d’une main, le manche lisse et doux de l’autre, et j’ai frotté, frotté langoureusement la chose jusqu’à ce qu’elle vibre et rentre en communion avec mon corps. J’ai alors appréhendé la théorie des cordes de mon épouse musicienne, résonnant à l’unisson avec son ventre ambré.

Il s’en faudrait de peu que je sois jaloux, mais je suis partageur.