La réforme

Imaginez que vous ayez du bazar dans votre grenier. Imaginez que tout ce fatras soit référencé avec des étiquettes dans une belle application Microsoft. Imaginez encore qu’il vous suffise de quelques opérations pour obtenir une belle liste de ce dont que vous voulez vous débarrasser. Il ne vous reste plus qu’à monter au grenier récupérer les objets listés et de les emmener à la déchèterie. Cool non ?

Dans l’administration, nous n’avons pas de grenier mais des caves et des garages, bourrés à craquer de vieux trucs bons pour la casse. Nous avons aussi un logiciel et des codes barres pour référencer tout ce que nous avons acheté. 

Donc en théorie, il suffit de scanner les codes barres pour établir une liste de choses à envoyer à la déchèterie. Sauf qu’avant de jeter, il faut demander la permission à la direction, avertir l’agent comptable puis trier ce qui va être recyclé, cédé, vendu et jeté. Normal, c’est l’argent du contribuable tout de même.

Vous me direz, « facile avec ta liste ». Oui mais non. On n’a pas le droit de faire comme ça. Si on scanne les codes barres dans le beau logiciel, on décide de jeter avant d’avoir eu le droit de jeter. Et ça c’est très mal, même si au final, la direction signe ce qu’on lui donne à signer sans sourciller, ça s’appelle la confiance.

Donc pour jeter, il faut d’abord lister. Avec l’ordinateur portable et Calc de LibreOffice, nous allons dans les garages et caves, inventorier les objets cassés, retrouver leur code barre à huit chiffre et le recopier dans le tableur.

Une fois cette première étape achevée, nous allons dans notre belle application rechercher le code barre à huit digits et recopier les informations relatives à l’objet dans le tableur : date d’achat, code immobilisation, code comptable, désignation, valeur résiduelle.

Certains de ces biens sont introuvables dans l’application, le plus souvent parce que l’entité qui les a acheté n’est pas la nôtre, en gros c’est un cadeau d’un autre centre. Dans ce cas là, il faut rechercher les informations sur un autre outil puis demander l’autorisation à l’acheteur de détruire le machin cassé. Pour ces objets, je n’ai pas encore compris qui devait produire le document de demande de destruction et qui devait le signer. Pour l’instant j’ai reçu plusieurs réponses contradictoires. Mais passons.

Une fois le tableur complété, il faut l’imprimer en PDF avec un numéro unique, ajouter un blabla qui n’apporte rien au débat, et le faire signer par plein de personnes qui s’en moquent comme de leur première chaussette.

Voilà. Nous avons alors ce que l’on appelle un procès verbal de réforme. Je ne c’est pas où se trouve le verbal là dedans sorti de mes jurons en l’établissant.

Une fois qu’il est signé, nous avons le droit d’aller dans l’application pour signaler que ces trucs cassés sont cassés et que nous allons les jeter à la poubelle. On reprend le PV de réforme, on copie le code de huit chiffres dans l’application, on saisit la date du jour, le responsable, l’état de l’objet (cassé) et on le sort de l’inventaire. Valider, voulez-vous le sortir ?, Oui, voulez-vous imprimer le bien sorti ?, non, sortie effectuée, Ok.

Après deux-cent opérations de ce genre, vous devenez maboule. Une lampe de bureau Ikea, une perceuse, un siège en rotin, un écran cathodique, une caisse à outils vide, un PC Pentium, un crayon bic mordillé, une lunette de WC, une 4L essence sans moteur…

C’est maintenant que vous avez le droit de vider les garages et les caves. Oui mais pas de passage à la déchèterie. Le matériel électronique doit être recyclé ou cédé. Enfin… Vous ne pouvez céder que les écrans et les ordinateurs. Le reste, les hubs, les vidéo projecteurs, les imprimantes, c’est défendu. Et vous ne pouvez le céder qu’à des associations qui en on fait la demande. Pour le recyclage, il faut passer par des sociétés spécialisées qui vont établir un listing de ce qu’elles recyclent. Et elles aussi ne prennent pas tout. Au final, cela se termine souvent dans une benne de 30m3 en vrac.

Mais ce n’est pas fini. Une fois les biens sortis de notre application, il faut en envoyer la liste à l’agent comptable afin qu’il réalise la sortie comptable. Car il y a les sorties physiques et les sorties comptable. 

Et c’est là que cela se corse (225 km/h). Car vous imaginez bien, qu’entre le moment où vous allez dans la cave lister les biens et que vous y retournez des semaines plus tard pour tout jeter, quelques erreurs de saisie ont pu se produire dans une liste de deux-cent objets et cinq copier coller par ligne de tableur.

La chasse aux œufs commence alors pour retrouver le four micro-onde, le clavier noir et la chaussette rouge pointure 42. Du coup, des fois on triche un peu, allez savoir pourquoi.

Après avoir épuré notre application de biens inutiles et vidé les garages, il ne reste plus au bon fonctionnaire qu’à coller des codes barres sur les nouvelles gommes, chaises, lampes et unités centrales, les saisir dans l’application adhoc avec toutes les informations qui vont bien puis descendre à la cave empiler les vieux trucs qu’il faudra prochainement jeter à la poubelle.

J’interromps ce billet pour une annonce urgente de l’agent comptable : nous recherchons activement un walkman Sony avec ses écouteurs en mousse, code barre 00000001. Si vous le retrouvez dans votre tiroir merci d’avertir d’urgence l’agence comptable. L’affaire est grave !

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