
Freconrupt est un village situé au-dessus de La Broque dans la vallée de Schirmerk. Quelques maisons, une chapelle et la montagne. Certes de la petite montagne, culminant à six mètres d’altitude, mais la montagne quand même.
C’est là que se cache une clairière triangulaire, au bord d’un chemin peu fréquenté. L’endroit est accessible en voiture, dispose d’un chalet où il est possible de pique niquer et les arbres offrent une bonne protection à la pollution lumineuse. Du coup la nuit est noir d’encre et, depuis le début de l’été, c’est notre spot préféré pour photographier la voûte céleste.
Ici pas de camping-car ou de rodéo nocturne, pas de voiture pleins phares, pas de promeneurs à la frontale, pas de cris ou de musique venu des gites en contrebas. La nuit est noire et silencieuse.
Nous avons délaissé le parking du Vieux Pré au Champ du Feu, pourtant situé cinq cent mètres plus haut et à l’horizon dégagé, pour une petite clairière à six cents mètres d’altitude avec des arbres masquant l’horizon. Sorti de nos voix qui résonnent dans la clairière, du ronronnement des montures, du brame du cerf et des lumières rouges occasionnelles, c’est le silence et le noir absolu.
Nous nous retrouvons dans la clairière au coucher du soleil avec des transats et des chariots chargés de matériel. Trépied, télescope, batterie, thermos, couverture, biscuits, de quoi tenir une nuit entière. Pendant que l’obscurité arrive chacun installe son matériel à distance respectable des autres pour ne pas se gêner et quand la Voie Lactée se dessine dans le ciel, les moteurs des équatoriales commencent à tourner.
Chacun à son programme pour la nuit, une nébuleuse, une galaxie mais tout le monde se réserve un créneau pour observer en visuel la planète Saturne et ses anneaux. Installés dans les transats, nous discutons sous la voûte étoilée, écoutant les oiseaux nocturnes et les cerfs amoureux. Des bolides illuminent brièvement la nuit, et c’est à qui en observera le plus.
La Voie Lactée tourne au-dessous de nos têtes, des constellations se lèvent, d’autres se couchent, les télescopes suivent leur lente course silencieuse. De temps en temps un voix s’élève pour annoncer la visée d’un bel objet, alors nous abandonnons nos écrans de surveillance pour jeter un oeil dans l’instrument qui pointe une nébuleuse, une galaxie, un amas d’étoile ou une supernova. Chacun y va de son commentaire, teste dessus un oculaire particulier, un filtre, cherche des détails imperceptibles et une fois satisfait, retourne contrôler que son équipement fonctionne toujours correctement.
Alors que l’électronique tente de capter le faible signal venu des étoiles avec des caméras sophistiquées, Fred sort ses crayons de couleur et s’installe pour dessiner avec ce qu’il perçoit de Saturne sur une feuille papier canson noire. Benoît cherche dans son viseur, une cible impossible au ras de l’horizon, à peine visible pour son télescope pourtant très lumineux. Clovis se bat contre son système informatique open source qui a décidé de se mettre en grève. François est juste venu nous tenir compagnie pour constater à quel point le site est beau. Eliott étrenne un nouveau télescope, le cinquième de la saison et s’essaye à la photographie avec un appareil photo. Pierre capture les dentelles du Cygne en champ large et pour ma part, faute de langoustines, je rajoute quelques heures à ma pince de homard.
C’est encore l’été, mais, alors que la nuit avance, nous nous sommes tous emmitouflés dans des vêtements chauds. La fatigue fait lentement son œuvre, chacun s’assoupit dans son coin, Clovis bougonne contre son matériel, Fred peste sur son dessin, Benoît s’est endormi dans sa voiture, Eliott remballe son dernier joujou et mon setup commence donner des signes de fatigue malgré de vaines tentatives de réglage. Je finis par jeter l’éponge à mon tour et je remballe le matériel.
Les lampes frontales se rallument, les chariots chargés reviennent vers les voitures, les moteurs thermiques vrombissent et à la queue leu-leu, les voitures redescendent vers la vallée, croisant en chemin quelques biches et un cerf majestueux.
Une nouvelle nuit se termine à Fréconrupt. Pour la toute première soirée, nous n’étions que deux dans la clairière. La seconde fois, nous étions trois, la quatrième fois, cinq, la cinquième, le même nombre. Je crois que cette prairie bordée d’arbres va devenir notre repère pour les longues et froides nuit d’hiver tant qu’il ne sera pas nécessaire de se réfugier dans une voiture pour résister des heures aux températures négatives.