L’interview

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Depuis mon adolescence, j’écoute du rock progressif. Genesis, Peter Gabriel, Steve Hackett firent vibrer mes tympans des années durant et encore aujourd’hui.

J’ai continué avec Marillion, Pendragon, Arena, Big Big Train, Izz, Dream Theater, et me suis lancé un jour dans un webzine sur le rock progressif.

J’ai reçu mes premières promotions, ai été  convié à mes premiers concerts en tant que presse et j’ai réalisé des interviews, d’abord par mail, puis via Skype ou au téléphone et même parfois en tête à tête.

J’ai discuté avec Weend’ô, Neal Morse, Franck Carducci, Daniel Gildenlow, Cris, Arjen Lucassen, Lazuli et un jour, un jour, j’ai reçu un coup de fil de Steve Hackett.

D’accord, il ne me téléphonait pas pour savoir ce que je pensais de son dernier album ni pour s’inviter à boire un verre à la maison, mais quand même, je parlais au guitariste du groupe qui avait radicalement révolutionné ma perception du rock, j’avais alors 14 ans.

Après avoir écouté son dernier album, At The Edge Of Light, je demandais à son agent, si je pouvais réaliser une interview par mail avec lui. Par mail, car soyons honnête, mon anglais est misérable,  pathétique même, alors à l’oral, imaginez la honte, surtout avec le trac.

On me répondit que Steve préférait une discussion en direct au téléphone. En … Au téléphone… En anglais… ouille, aille, ouille !

Dans ces cas là, mieux vaut ne pas réfléchir, je répondis : “Ok, go go go !”.

Rendez-vous fut pris et commença une semaine de pure terreur.

  • Phase une, caser 40 ans de questions en moins de trente minutes.
  • Phase deux, le rédiger en anglais.
  • Phase trois, le répéter sans trop bafouiller.
  • Phase quatre, essayer de dormir alors que toutes les heures je me sortais d’un rêve où je parlais anglais à Steve.

Le weekend précédent l’interview, je passais mon temps à essayer des mécanismes pour enregistrer un appel téléphonique, enregistreur Zoom, PC, iPhones côte à côte, applications de l’Apple Store, bref la panique.

Je passais un long moment avec mon père au téléphone, à tester, sans qu’il le sache, plusieurs de ces technologies, pardon papa…

Enfin le jour J arriva. Une journée commencée à 4h du mat, en mode panique, pour une interview à 18h30.

C’est long, plus de quatorze heures d’attente. Extrêmement long. Quatre révisions de mon interview plus tard, dix essais plus loin avec mon enregistreur, l’estomac noué, la vessie taquine, les intestins en vrac, l’heure du crime arriva.

L’iPhone sonna. « Hello Steve Hackett calling, are you Jean-Christophe Le Brun ? ». « Heu, yes. ».

C’était parti pour les trente minutes les plus courtes de ma vie. Trente minutes pendant lesquelles le guitariste me parla d’engagement, de musique, de littérature, de peinture. Une personne passionnée et passionnante avec laquelle j’aurai rêvé de discuter toute une soirée. Il me parla, sans le savoir, de mes peintres préféré, d’un romancier que j’adore, de choristes qui ont fait vibrer mon âme, d’idées avec lesquelles je suis complètement d’accord. Un artiste, cultivé, simple, gentil, accessible.

Je venais de discuter avec Steve Hackett.

En transcrivant laborieusement l’interview, je découvre avec stupeur des détails qui m’avaient échappés pendant la conversation, des mots sur lesquels j’aurai pu rebondir, la façon qu’il a eu d’intégrer mes remarques à ses réponses. Je suis affreusement frustré et confus d’être si mauvais en anglais.

J’ai discuté avec l’artiste qui se trouve au sommet de ma pyramide progressive, dans mon panthéon des dieux des seventies, j’en suis encore abasourdi.

Hélas, il y a toujours un prix à payer.

Le prix, ce sont plus de dix heures de travail, casque sur les oreilles, à retranscrire l’interview en anglais puis à la traduire, à entendre un français à l’anglais minable s’empêtrer lamentablement dans les conjugaisons et le mots de liaison de la langue de Shakespeare pendant que son interlocuteur, presque imperturbable, tente de décoder la question cachée dans ce charabia pitoyable…

Merci Monsieur Hackett pour votre patience, votre gentillesse. Même si vous faites la promotion de votre nouvel album, vous le faite avec panache.

Une heure plus tard, c’était une toute autre interview qui passait à la télévision. Une homme cultivé lui aussi, mais assurément méprisant.

L’envers du décors

Adolescent, alors que j’écoutais Genesis, Peter Gabriel ou de Marillion sur mon 33 tours, je fantasmais, comme bien d’autres, à l’idée de rencontrer mes idoles, de discuter avec eux de leur musique, d’être invité en backstage ou de me faire taper sur l’épaule par un chanteur de renommée internationale en buvant une bière avec lui.

Aujourd’hui, à cinquante ans révolus, je m’aperçois, que le fantasme est devenu réalité, que je suis passé de l’autre côté du rideau. Tout a commencé par des interviews par mails, une façon impersonnelle et peu stressante de poser ses questions. Il y a eu également quelques rencontres de musiciens français, et des invitations à assister à des concerts, parfois même de l’instant zéro jusque la conclusion de la soirée. Et enfin, depuis peu, des interviews de grosses pointures du progressif au téléphone ou via Skype. Depuis peu, car mon anglais étant minable, ma timidité maladive, je n’osais pas me lancer en direct. Il m’a fallu un premier galop en double pour oser continuer seul (merci Laurent). Cela fait drôle, d’avoir au bout du fil des personnes comme Neal Morse, Daniel Gildenlöw ou Arjen Lucassen. Avec le recul, on peut se dire que ce sont des personnes comme les autres, des artistes qui font leur job, n’empêche que discuter librement avec eux, leur poser des questions, les écouter plaisanter, décontractés et simples, sympas, ça fait vraiment tout drôle.

L’envers du décors, c’est de découvrir des personnes avec une vie, une famille, des amis, les contraintes de monsieur tout le monde,  doublées d’une vie d’artiste et qui enchaînent jusqu’à vingt interviews dans la même journée pour assurer la promotion de leur album. Le bonheur, ce sont les petites anecdotes qu’ils nous livrent comme le lave linge sèche linge du Z7, le petit passage chanté au téléphone ou des fous rires partagés pendant une interview. Des moments magiques, privilégiés, que je croyais ne jamais connaître un jour. Je mesure chaque fois ma chance.

Cependant, comme toujours, il y a le revers de la médaille de l’envers du décors de derrière le rideau. Tout d’abord, cela démystifie quelque peu ce monde magique que l’on regarde avec des yeux d’enfants (même si, le demi siècle passé, l’innocence s’est quelque peu émoussée, encore que). On ne regarde plus les musiciens, autrefois vénérés, de la même manière fatalement. On découvre l’homme derrière l’artiste, des fois c’est magique, des fois c’est décevant. Enfin, cela représente beaucoup de travail, vraiment beaucoup, imaginez donc: une heure pour préparer les questions, une heure d’interview, cinq heures de transcription anglaise, deux heures de traduction française, une heure pour la mise en ligne. Au final dix heures de travail laborieux pour trente minutes de discussion et une cinquantaine de vues pour l’interview sur le site, oui pas plus, nos interviews ne sont pas vraiment lues, c’est ainsi.

Nous sommes très souvent sollicité pour des interviews et nous n’en faisons pas souvent, vous comprenez maintenant pourquoi. Mais j’ai décidé de me faire plaisir et quand l’occasion se présente, de m’offrir une petite conversation privée avec les artistes qui me font vibrer. La démarche est totalement égoïste et alors ?